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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le Château de Pinterville, Une histoire d'eau, d'arbres et de pierre

18 Juin 2013, 10:07am

Publié par Elisabeth Poulain

En fin d’hiver dans la vallée de l’Eure, avant la repousse des feuilles, c’est aux arbres et au long mur qui clôt le parc qu’on devine la présence du château quand on vient d’Acquigny sur la D164 en allant vers Pinterville.

Pinderville-Château-Vue de la Départementale sur la grille

Il est blotti auprès des grands arbres derrière la grille monumentale. Face au château en perpendiculaire, un chemin de terre permet de rejoindre la route départementale ainsi que la colline située par derrière. On imagine facilement que toutes les terres alentour ont relevé peu ou prou du château, à un moment de la longue histoire du site. Mais c’est l’eau qui a vraisemblablement constitué une des raisons du choix de l’emplacement du château et de ses dépendances.

Pinderville-Château-Fin d'Hiver-Vue sur la grille et le côteau

Le château est situé en effet sur la rive droite de l’Eure, à une confluence, près d’une île située entre la rivière et le bord du parc, avec en face en rive gauche une colline pentue creusée par un ruisseau qui se jette dans la rivière. Trois étangs rayonnent à cet endroit dont celui du milieu est visible du château. La proximité de l’eau, le resserrement de la rivière à cet endroit et la riche terre de Normandie  expliquent aussi la puissance des arbres qui entourent le château.

L’histoire commence en 1204. Cela fait 809 ans que l’endroit a été choisi pour implanter un manoir, l’entourer d’une clôture et quelques années après en 1249, le doter d’un pont pour passer la rivière. On le sait  grâce à des archives qui attestent de l’autorisation donnée pour prélever le bois nécessaire pour édifier ces constructions, qui devaient être plus proches de l’eau pour bénéficier des avantages du pont. Une chapelle fut ajoutée en 1328, mais  sans autre précision. On sait par contre qu’en 1577, le bâtiment était déjà en ruine.

Pinterville-Château-Entrée d'Honneur-Fin d'Hiver

Il fallut attendre une deuxième naissance à partir de 1680 pour transformer  le pavillon central en château, chaque siècle apportant son ajout, grâce à des pavillons d’angle et des galeries…Au milieu du XIXe siècle, une fois l’extension maximale au sol faite, on se préoccupa d’élever le tout, avec un étage, avec le remontage du fronton pour coiffer dignement le centre de ce qui est maintenant un château aux toitures pentues, structurées et éclairées grâce à des lucarnes. Au cours du XVIIIe et du XIXe siècle, le cycle des destructions s’est poursuivi de façon irrégulière. On sait qu’en 1792, en pleine période révolutionnaire, le colombier, symbole de  l’appartenance à la noblesse, fut détruit  ainsi que le pressoir à cidre ; tous deux furent rebâtis ensuite. Une grange et des communs disparurent aussi mais cette fois-ci sans date. Plus tard, c’est toute l’aile nord qui a cessé d’être. Elle  figurait sur le cadastre de 1823 et avait disparu sur celui de 1936.

Pinterville-Château-Vue sur la grille et le côteau

Les arbres marquent le parc de leur puissance. Ils en constituent l’élément fort. La structure du jardin classique « à la française » est demeurée devant la façade de l’Est par lequel on entre, avec la colline dans le dos. L’allée droite  joint la grille d’entrée à la porte du pavillon central, ses deux grandes pelouses arrêtées par un bois dense de chaque côté et une grande esplanade gravillonnée devant le château, la cour d’honneur, où les carrosses devaient pouvoir tourner et maintenant les voitures se garer.

De l’autre côté du château, devant la façade ouest, celle qui fait face à l’étang et un peu plus loin à l’Eure, rien n’existe plus que l’immensité du ciel, une pelouse d’une seule pièce, avec des arbres qui vous disent combien ils sentent bien dans une terre si profonde, avec derrière vous la façade qui se déploie au soleil de l’après-midi. Il y a le savant désordre d’un parc à l’anglaise, où la nature a pris le pas.

 Pinterville-Château-Entrée d'Honneur-Arbres

La création d’un nouveau jardin. En prolongement de l’étroit côté nord du long quadrilatère que forme le château, celui dont le prolongement a disparu, une nouvelle parcelle vient d’être à nouveau planté par les propriétaires amoureux tout autant du château que de ses jardins. Planter des bouleaux blancs Betula utilis le long du mur nord de la propriété avec quelques pins parasol Pinus pinea pour jouer du contraste des couleurs a été une de leurs premières décisions mises en œuvre . Il y a toujours une parcelle de pommiers sur une des îles situées entre l’Eure et le domaine, avec non loin le pressoir qui se trouvait sur la parcelle nord .

La présence encore maintenant des pommiers dans l’île, là où la terre est particulièrement favorable à cette culture, est aussi une reconnaissance de l’importance de la dimension agricole de ce grand domaine dans l’histoire. Elle est aussi une façon de lier entre eux les différents espaces qui entourent le château aux dépendances agricoles dissimulées par des grands arbres du côté gauche, plein sud, quand on entre. C’est là que se situent « l’écurie, une remise, une grange, une étable à vaches, le colombier, le pressoir à cidre, les communs… »

Pinterville-Château-Eté-Vue du Parc

La pierre du château est plurielle elle aussi. C’est cette caractéristique  qui signe le style normand du château. Le pavillon central ainsi que l’ossature et les bordures des deux ailes sont faites de pierre blanche, avec des remplissages de briques rouges. L’alliance est toute de légèreté gracieuse. Les nombreuses fenêtres et portes vitrées laissent passer la lumière de Normandie, d’autant plus fortement que le château, s’il est de grande longueur grâce à ses ajouts successifs, est étroit pour laisser passer la lumière qui vient des deux côtés. En fin de journée, le soleil se laisse voir non seulement à travers le pavillon central du château mais aussi à travers la grille, qui ferme l’allée conduisant au château. C’est elle qui constitue à nouveau la signature du château. Elle est un magnifique symbole de la renaissance du château et du parc qui l’entoure, comme un écrin. Un des plus beaux clichés du parc, de la grille et du chemin qui mène au fond à la colline a été pris le dos face au château dans la cour d’honneur, un jour d’hiver quand la neige avait recouvert le sol et fait ressortir les lignes.  

Pinterville-Château-Hiver-Grille-Entrée d'Honneur- 

Le château de Pinterville a désormais retrouvé la stabilité qui lui avait si fortement manquée, passant d’un propriétaire à un autre, avec trop de changements à chaque fois. En remontant le temps, on trouve des grands noms du royaume dans l’histoire du château, tels que Saint-Louis en 1248 qui fit don du manoir et de la terre de Pinterville à un neveu de l’évêque de Rouen. En 1260, son descendant, échanson du roi Saint-Louis, vendit la terre directement à l’archevêque de Rouen. Puis le manoir lui-même devint une des résidences de l’archevêché.

Fin XVIIe, en 1677, le grand économiste Pierre Le Pesant de Boisguilbert arriva à Pinterville par mariage. Il fit construire le bâtiment principal du château. où il vécut entre 1680 et 1693. C'est à Pinterville qu'il écrivit ses œuvres majeures, en particulier « Le Détail de France » en 1695. Boisguilbert est le précurseur de la science économique moderne. Ses pensées novatrices ont été traduites dans les cinq continents et tout spécialement en Chine. Le domaine resta dans la famille des Boisguilbert  jusqu'en 1878. Pendant cette période,  l’écrivain Bernardin de St Pierre (1737-1814),  l’auteur de « Paul et Virginie », y résida…

Pinterville-Château-Fin d'hiver-Edith de Feuardent-Vue du ParcDepuis quelques années maintenant, le château de Pinterville connaît une véritable renaissance. Son ouverture au public lors des Journées du Patrimoine de septembre 2012 en témoigne. L’intérêt des visiteurs, dont beaucoup habitent le village de Pinterville tout proche, Louviers… est manifeste. Ils peuvent enfin visiter le parc au bord de l’Eure dans un site magnifique, un endroit rare, à la fois très structuré dans sa configuration au sol, sans « chi-chi » végétal décoratif, ni buissons taillés, ni massifs à fleurs  et qui libère une formidable énergie grâce en particulier à ses arbres, autour d’un château d’une grande finesse.

A l'Est, en franchissant la grille monumentale, le visiteur est frappé par la majesté des allées de platanes  Aceri folia qui bordent depuis plus de 250 ans l'accès à la cour d'honneur du château. A l'Ouest, côté jardin, le  paysage est façonné par les immenses platanes bicentenaires Aceri folia et orientalis, témoins grandioses de l'ancien parc dessiné à l'anglaise. Quelques  magnifiques hêtres pourpres Fagus sylvatica atropurpurea se détachent dans le vert du paysage. Les tilleuls vénérables Tilia exhalent leur parfum délicat dans les soirées estivales. Un magnolia Grandi flora se blottit dans un endroit abrité. A la belle saison, les marronniers roses Aesculus hippocastanum  fleurissent les rives de l'Eure…à cet endroit déjà connu il y a plusieurs millénaires.

Pinterville-Château-Hiver-Vue de l'étang près de l'Eure

Pour suivre le chemin

. Pinterville est une commune de 800 habitants à laquelle est rattaché le domaine. Elle compte  d’autres monuments historiques, comme l’église de la Trinité du XVe et XVIe (Monument historique depuis 1927), le presbytère (MH depuis 1975). Le site de la colline qui fait face au château a été habité depuis l’ère néolithique ; une allée couverte appelée aussi l’allée sépulcrale est située au Vallon du Parc proche du domaine. Elle est aussi MH (1947).   http://fr.wikipedia.org/wiki/Pinterville  

. Voir la carte du site sur http://www.ancien.eure.pref.gouv.fr/carte_rce/CARTEcoursdeauL16.pdf

. La description du château dans le Site Mérimée sur http://www.culture.gouv.fr/public/mistral/merimee_fr?ACTION=CHERCHER&FIELD_1=REF&VALUE_1=IA00019268

. La fiche sur le château sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Pinterville 

Pinterville- Château-Parc-Ouest-Eure

. Photos d’Edith de Feuardent pour l'été, l’automne et le plein hiver avec de la neige, avec mes remerciements, et Elisabeth Poulain pour le tout début du printemps, juste à la sortie des premières feuilles.

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