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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le genre du vin

14 Novembre 2010, 12:26pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Oh la la, encore un titre qui sent le souffre. J’en ris doublement. Qu’est-ce que ce truc, le genre du vin ? Personne ne va rien y comprendre, sauf quelques-unes et quelques uns bien sûr. D’abord le genre, pour arriver ensuite au vin. 

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Le genre

La langue anglaise possède un mot superbe, gender, qui est rattaché directement du latin genus, generis, comme notre genre à nous, Français. Il est alors véritablement délicieux de ré-ouvrir nos dictionnaires de base, le Harraps de Poche et Le Petit Larousse, pour y lire les deux définitions suivantes :

-        en anglais, gender se définit comme le genre en grammaire  pour un nom masculin par exemple, comme le genre d’ailleurs, et comme le sexe d’une personne ;

-        en français  le genre, mot masculin, est la «  division fondée sur un ou plusieurs caractères communs », avec cet exemple, « le genre humain : l’ensemble des hommes. »  

Les conséquences sémantiques

013.jpgDans le monde anglo-saxon, il y aura alors des femmes et des hommes, chacune et chacun appartenant à une catégorie distincte, pour former à eux deux le genre humain. Pour parler de la toujours délicate question des rapports entre eux, l’appellation officielle et la langue courante parleront de question de genre. Ce qui me semble être une approche naturelle  et non discriminante, dans le sens ou aucun des deux n’est obligé de se référer à l’autre pour se définir. En ce début de troisième millénaire, c’est la moindre des choses, me semble-t-il.

 

Par contre il faudra en France, pour distinguer la femme de l’homme, parler de son sexe, ce qui est incroyablement réducteur. Avec aussi cette incroyable conséquence que, depuis la révolution française, de 1789 et +, la femme est un homme comme un autre, puisqu’elle n’est pas nommée dans la Déclaration des droits de l’homme, qui aurait du ajouter « et de la femme », comme cela a été proposé et tout aussitôt rejeté. La femme n’a donc pas besoin pour définir ses droits fondamentaux d’un terme qui lui est propre. C’est idiot quand même. Avec cette conséquence aussi, qu’on continue à parler du sexe des femmes, pour se référer à leur identité. Aux uns la globalité du tout, le genre humain, et aux autres, leur sexe par différence aux hommes pour les rattacher au genre humain.  

 

Les autres conséquences bien réelles

Les conséquences ne sont pas seulement 02gg.jpgsémantiques, mais aussi statistiques, juridiques, professionnelles et patrimoniales. Puisque la femme est un homme comme un autre, il ne peut pas y avoir de statistiques officielles fondées sur le genre féminin. Au niveau  juridique, les femmes sont toujours moins bien protégées. Professionnellement, elles sont moins bien payées, sans accès aux postes au-dessus du plafond de verre, « distraites » de leur engagement professionnel au delà de l’horaire légal par des questions d’intendance, comme la garde des enfants par exemple (!). Il est alors « normal » que ces hommes comme les autres assument la différence de leur sexe. Normal, ce ne sont pas des hommes.  

C’était mon quart d’heure sur l’hyper-importance des mots dans les modes de raisonnement. Les mots ne sont jamais innocents.  On en arrive au vin, un mot au masculin puisque le neutre n’existe pas en langue française. 

Le vin, en commençant par la vigne

Entre le vin et la vigne, il y a bien filiation qui part de la vigne, la plante au féminin, qui vient du latin « vitis vinifera » pour aller au vin « vinum ». Jusque là, les choses semblent claires.

 

Voyons ce qu’en dit notre petit Larousse :

- 004.jpgau viticulteur, trice le soin de cultiver la vigne et de s’en occuper comme le cultivateur le fait pour d’autres plantes, le blé, l’orge, le maïs… Le dictionnaire précise « personne qui cultive la vigne, en particulier pour la production de vin ;

 

- le-la vigneron, onne est la personne qui cultive la vigne, fait le vin ; l’adjectif est relatif à la vigne, au vigneron, mais pas la vigneronne, non citée. C’est pourtant bien la vigne seule qui est mentionnée. Au sens littéral, on pourrait définir le vigne-ron comme un tâcheron de la vigne, qui prend en charge toutes les interventions sur la vigne. Le Harraps est encore plus succinct : que vous soyez vigneron-ne ou viticulteur (pas de trice, cette fois-ci), vous êtes un wine-grower, celui qui cultive le vin,  et celui qui « fait » le vin, c’est un wine-maker. Dans les deux cas, la vigne n’est pas citée, seul le vin l’est, ce qui est très révélateur d’un état d’esprit et d’un mode de raisonnement.  

Quelques remarques sur ce flou sémantique

. 1.  En français, les deux genres sont déclinés pour vigneron et viticulteur, ce qui est tout à fait remarquables, quand on constate la si faible présence de l’entrée viticultrice et vigneronne sur Google.

 

. 2. La seconde est que ces termes français ne sont dsc09916.jpgabsolument pas clairs. Les deux professionnels que sont le-a viticulteur-trice et le-a vigneron-ne cultivent la vigne ; seul le vigneron-ne « fait » le vin.

 

. 3. Mais alors pourquoi n’y a t-il pas un terme qui porte sur la vinification, ce processus si sensible qui permet de suivre, contrôler et intervenir au minimum pour aider le processus naturel qu’est l’accompagnement de la mutation du jus de raisin en vin par le processus de la transformation des sucres du raisin en alcool ? N’aurait-on pas pu au fil du temps trouver un terme un peu plus précis : « faire » est décidément peu valorisant? Mais peut être son atout est-il d’être justement très peu précis.

 

. 4. Comment appelle-t-on tous les autres qui travaillent étroitement au contact de la vigne et du vin et qui sont partie constituantes de la filière du vin?

 

. 5. En anglais, la vigne se désigne par « vine », la plantation de vigne « vineyard », le vignoble itou  et la région aussi. Ce manque de terme spécifique est impressionnant, alors qu’il y avait bien un vignoble dans le sud de l’Angleterre. On y connaissait bien le vin, surtout à la Cour de Richard Cœur de Lion qui faisait venir son vin directement de l’Abbaye de Femmes de Fontevraud sur la Loire, en arrière de Saumur.  

 

Le genre des métiers du vin

Ce rapide  tour d’horizon des métiers du vin, entre dsc09930.50.38.point22.11..jpgla personne qui cultive la vigne et la personne qui fait le vin, amène à se poser la question de la féminisation des métiers du vin. Dit-on viticultrice,  vigneronne quand on est une femme? C’est là où la situation se complique. A voir la réaction à la suite de mon dernier billet sur ce thème, les femmes ont féminisé le nom du métier. Viticulteur est devenu viticultrice, vigneron s’est transformé en vigneronne.

 

Vigneronne au sens de faire le vin: Même si leur nombre augmente, il y a toujours relativement peu de vigneronnes, qui assument et/ou surveillent tout ce qui se passe du plant de vigne jusqu’au vin dans la cuve et au-delà, en assumant le risque de rater la vinification d’une cuvaison ainsi que le risque commercial et financier qui s’y attache.

 

Viticultrice au sens de cultivatrice de la vigne : Il y a encore moins de cultivatrices de la vigne que de vigneronnes. C’est un métier dur, fatiguant, basé sur des gestes répétitifs, ce que fait en réalité un ouvrier agricole, un poste quasiment inaccessible aux femmes, sauf à des fonctions particulières, comme la vendange en vert, l’effeuillage de la vigne ou lors des vendanges, à la table de tri ou lors des tries successives. Parle-t-on pour autant de « vendangeuse » ? Non. C’était pourtant un terme usuel que n’a pas retenu notre époque.  

 

Viticultrice pour les autres fonctions en aval

Les femmes, qui travaillent au domaine en couple dsc02163.jpget/ou en famille, en étant associées à toutes les grandes décisions, tout en ayant des fonctions administratives, fiscales et commerciales, ont choisi le terme de viticultrice, qui dans la hiérarchie des métiers arrive juste en dessous de celui de vigneron. Viticultrice est suffisamment vague, à leurs yeux, pour englober tout ce qui touche à la gestion d’un domaine et à la gestion de l’entreprise, des fonctions qui se situent en aval du vin une fois celui-ci fait en cuve.  

Les métiers techniques

La situation est différente. Les termes plus récents. L’œnologue ne se décline pas. Pour ce métier,  la technicité, associée à l’usage de matériel et/ou d’adjuvants chimiques et/ou naturels, l’emporte sur le genre de celle qui fait le vin et/ou cultive la vigne. Il en va de même pour le sommelier qu’on ne féminisera pas du tout. On ne dira pas LA sommelier, mais LE  sommelier, pour la bonne raison aussi qu’il existe le terme de « sommelière » qui désigne autre chose. C’est la femme en charge du linge, de la vaisselle, du pain, du vin, des liqueurs dans une maison bourgeoise. Par contre, il n’y a pas de souci avec le terme de caviste qui peut se décliner : je vais choisir mon vin chez la caviste.  

 

Le genre du vin 

dsc01778.jpgLa conclusion est forcément ouverte. Le fait que le vin soit toujours masculin au niveau grammatical, n’empêche nullement une femme, quelque soit son origine, ses compétences et son âge de « faire » du vin. Le vin est suffisamment brave, fort et intelligent pour savoir détecter ceux et celles qui l’aiment, le respectent en cherchant toujours à le rendre meilleur dans une quête sans fin de l’épanouissement de ce qu’il pourra exprimer au fil du temps.

 

Le rapport au temps

C’est là que se situe vraisemblablement la grande différence entre une femme et un homme, tous deux vignerons. Au fil de mes recherches et mes ballades en Loire, j’ai vu beaucoup de femmes en fonction dans leurs domaines. Je n’en ai jamais vu faire pour leur propre plaisir, comme un cadeau qu’elles s’offrent à elles-mêmes, ces verticales qui sont à l’âme des vignerons, comme un baume absolument indispensable à la vie, parfois si dure et toujours solitaire dans les petits domaines. Comme un ressourcement qui permet aussi de prendre du recul. Comme celle à laquelle j’ai assisté chez André-Michel Brégéon avec un client de son âge à Gorges ou celle dont m’avait parlé Didier Dagueneau avec Nady Foucault venu spécialement de Saumur  et un autre vigneron de Pouilly. 

 

Ces échanges profondément amicaux, entre professionnels, en dehors même du champ de la vente, se placent au cœur de la vie du vigneron. Elles sont autant de moments propices à la réflexion sur ce que « fait » le vigneron de son vin, de ses rapports aux autres, de sa vie. A ce niveau là d’échanges, on est franchement beaucoup plus loin qu’une simple dégustation. Il s’agit d’un nouveau rapport au temps afin de ne plus être compartimenté dans de multiples vies segmentées par des horaires contraignants.

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Pour suivre le chemin

. Suivez la piste du vin dans lequel le vigneron, quel que soit son genre, s’engage. On les repère vite en Loire. Fuyez tous ceux qui vous disent qu’il y a de bons vins de femme. Il y a du bon vin. Point.

. A lire aussi « Le vin aussi est affaire de femmes »,  que j’ai écrit sur les 75 dames de la Vigne et du Vin,  qui incarnent le filière vins de Loire au féminin  (Cheminement éditeur). Et je réponds tout de suite à une question (d’homme) :

-        Y-a-t-il des hommes dans votre bouquin ?

-        Bien sûr, comme dans la vie !

. Voyez aussi sur ce blog quelques articles qui traitent de la question

 Vigneronnes, Viticultrices ou on garde tout au masculin? 

Qui porte la parole du vin? Qui dit le vin?  

 

. Photos EP et FP pour celles qui ont été retravaillées et re-colorisées.  

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