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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le ponton en symbole > Aller seul vers un ailleurs, s'asseoir au bout

11 Avril 2014, 13:42pm

Publié par Elisabeth Poulain

De la différence entre un pont et un ponton.On pourrait penser que le ponton est peu ou prou le fiston d’un pont que serait le papa. Que nenni ! Un pont joint deux rives, qui sans lui se regarderaient en face à face, sans pouvoir avoir de lien autre que visuel ou mobile par bateau, bac ou téléphérique. Un ponton ressemble à un pont à son point d’ancrage et au début de son envol sur l’eau avec une grande différence, c’est qu’il ne va nulle part. Il reste inachevé, sur l’eau, à un endroit jugé propice par les décideurs en fonction de ses attributions. Cette vision vaut pour le ponton classique.

Vacances-France-2013-07-31-2013-08-09 428

On parle aussi d’un appontement, un terme plus technique et moins usuel. L’intérêt est qu’il comporte la finition « ement » qui montre l’action comme le débarquement ou l’embarquement. Leurs points communs sont qu’on peut marcher dessus, avec une grande différence qui est que normalement on ne passe pas sous un ponton, alors qu’on le peut sous un pont. Sauf quand un artiste décide de faire le contraire, c’est ce qu’on appelle de l’art. Je vous dirai où  à la fin du billet. C’est ce que montre ( !) cette carte postale de 1935 qui marque le passage entre l’estacade qu’on voit à peine –mais son nom est cité- et la vedette qui quitte le port pour longer l’estuaire de la Loire de Donges pour rejoindre Paimboeuf plus en aval.  

 Estacade-Donges-Vedette de Paimboeuf-carte-postale-1935

Ses liens avec l’eau. C’est une des deux premières idées qui viennent à l’esprit. Le ponton a une connotation « eau » douce ou maritime incontestable. C’est la raison pour laquelle on en trouve dans les ports par exemple. Ces chemins de bois permettent de joindre le quai à l’accroche à laquelle est fixé le bateau. Ils sont alors mobiles en hauteur pour pouvoir s’adapter aux différents coefficients de marée. On en trouve aussi des fixes, en particulier sur les lacs et les fleuves. Ils sont alors beaucoup plus hauts et plus grands pour tenir compte de toutes les situations. Tout dépend de la localisation et des fonctions.  On voit sur cette photo une estacade très longue, si longue qu’on se pose la question de sa réelle utilité. C’est plus une construction artistique qu’une réalité.   

Estacade-Auchan-photo-tableau-2012     

A quoi sert donc un ponton ?  Ses fonctionnalités varient selon les époques. Je viens de citer l’amarrage des bateaux grands et petits, de loisir ou armés pour la pêche professionnelle ou amateur. On parlera alors plus facilement d’une estacade en bois, comme c’était le cas avec celle de Saint-Jean de Monts et encore maintenant à Fécamp.  Ces jetées en bois ont l’avantage de laisser passer les flux importants d’eau tout en cassant le courant, à l’inverse d’une jetée en pierre qui fait barrage et crée ses propres turbulences. Le ponton est alors lié au mouvement des navires en partance ou au départ. Il a une fonction associée à la mobilité, en phase finale ou initiale, des navires et des personnes tout en restant fixe.

Et il peut dire encore beaucoup plus, comme on le voit sur cette publicité prise à Madagascar ou on voit un ponton qui mène à la côte, avec  un sens inversé par rapport à tous les autres clichés. Cette fois-ci, c’est le ponton qui conduit à la terre où on voit des palmiers. C’est un ponton bien ordonné, avec des poteaux reliés entre eux par un cordon de sécurité.  

  Estacade-Madagascar-pub-2000

Ponton, jetée, estacade…vers d’autres connexions. La dimension utilitaire peut toujours exister. Il n’en demeure pas moins qu’elle va en diminuant au profit de la dimension touristique. Aller au bord de la mer est un but ; une fois arrivé, que fait-on si ce n’est de regarder la mer d’abord immobile puis très vite en commençant à marcher au bord de l’eau. C’est un plaisir simple qui a toujours du succès. Clairement aussi, il arrive qu’on s’en lasse. Il faut trouver plus, plus de sensations marines, plus de mer, d’une mer à soi. Le ponton offre une excellente alternative. Aller au bout du chemin est une réussite en soi ; la preuve, on en parle rentré à la maison, surtout quand il y a des petits enfants. On s’en souvient plus tard. Et on reproduit ce qu’ont fait d’innombrables personnes avant soi qui est d’aller seul au bout, comme un  grand, comme si on allait vraiment voir plus ou autrement.

Le ponton offre ce plus. On va voir les bateaux accrochés tout près. C’est encore vrai lorsque le ponton est tout proche de l’eau, comme sur cette photo prise à Jachthaven Noeuwe Meer, près d-Amsterdam. On perçoit bien la différence entre le bon vieux ponton bas à gauche et le système plus récent de protection contre les hautes eaux qui barre toute la largeur de l’étendue d’eau.  

Estacade-Jachthaven-Nieuwe-Meer-Amsterdam-2005

Ce point de rencontre au-dessus de l’eau, sur le ponton, la jetée ou l’estacade est vécu comme une récompense de vie, comme la construction d’un mythe personnel tant l’eau offre une dimension symbolique forte d’apaisement ou de défi, surtout quand on est au-dessus posé sur un élément fixe. C’est pourquoi le chemin de bois sur l’eau est de plus en plus souvent montrer seul, sans personnage, de façon à ce que chacun puisse se l’approprier, en allant au bout, même si c’est pour voir la même chose que ce qu’on aurait pu percevoir 20 mètres ou 10 mètres avant.

La ligne graphique selon Michael Kenna,le grand photographe anglais. Cet artiste focalise son travail depuis des dizaines d’années sur le noir et blanc en faisant toujours ressortir la ligne graphique. On parle de lui comme un photographe minimaliste pour dire qu’il montre à voir l’essentiel en utilisant des temps de pose très long.  Il est plus que vraisemblable qu’il est à l’origine de l’engouement du grand public au plan mondial pour les photos très stylées, celles d’estacade en particulier. La publicité et la très grande série de clichés exploitée au niveau mondial –type Ikea- ont bien vite saisi l’intérêt de ces nouveaux paysages qui sont autant de voyages dans la tête, seul vers un ailleurs qui n’a pas de nom, entouré de plus en plus de gens. 

Quelques exemples. C’est ce que montrent ces clichés noirs et blancs sur une mer d’huile vendus en grand format 50 x 70 m à des prix imbattables en grandes surfaces. Tout est important dans cette composition, le chemin qui atteint l’horizon, les lattes transversales, le ciel  chargé de nuages en forme de V, le soleil couchant, la rive en face et surtout les poteaux irréguliers qui rythment l’ensemble. Il ne s’agit plus vraiment de chemin sur l’eau, où s’accrochent des bateaux, mais plus d’un aller direct vers la côte lointaine, quasiment au ciel. 

Estacade-Chris-Froome-champion-cycliste-Porto-Vecchio-2013

La publicité, comme Hermès dernièrement suit ou précède cet attachement impressionnant pour ces constructions sur l’eau. Ce qui change c’est la prise de vue choisie par le photographe. On voit de plus en plus ces pontons en premier plan, avec parfois juste un peu d’eau entre le bord bas du cliché et le début du ponton, avec des héros qui passent devant nous. Le reste du cliché en arrière du ponton est occupé  par le plan d’eau avec un paysage dans le fond. C’est ce que ce que montre ce très bon cliché d’un champion cycliste en Corse longeant le port de Porto Vecchio. 

Vacances-France-2013-07-31-2013-08-09 450

L’attirance pour la mer est telle que les municipalités du littoral ont compris depuis la seconde moitié du XIXe siècle l’importance touristique de ces chemins de bois sur l’eau. Ils sont un réel plus au niveau de l’offre touristique pour se différencier des stations balnéaires concurrentes. C’est le cas par exemple à Fécamp qui a choisi de conserver les siennes des deux côtés de l’entrée du port au nom de la légitimité historique. Aux estacades hautes anciennes s’ajoutent maintenant les pontons bas mobiles de la zone portuaire réservée aux bateaux de loisirs. On peut les voir mais on ne peut y accéder; elles sont réservées aux locataires des anneaux.   

  Estacade-Forges-les-eaux-2013

Cet attrait pour l’eau, et pas seulement pour la mer, est tel que certaines municipalités de l’intérieur cherchent maintenant aussi à embellir les rives de leur rivière ou de leur plan d’eau pour en faire des haltes plaisantes. C’est le cas par exemple à Forges les Eaux traversées par l’Andelle. C’est ce que montre ce cliché d’un site très retravaillé par des paysagistes, avec sur le côté gauche un petit port de barques de pêcheurs, des fauteuils pour jouir du paysage qui font face à une avancée avec des tables et des chaises, et des bancs un peu plus loin comme dans un salon de jardin des deux côtés, comme si on était dans un grand chez soi. Comme une privatisation d'un espace ouvert au public, afin que chacun se sente chez soi.

Cet attrait se traduit aussi par une déclinaison privée, entre l’eau de la piscine placée au bord d’un grand paysage dominant une falaise et le bois au sol devant soi. La photo prise très bas permet d’associer les trois séquences, le bois d’un faux ponton aussi long que l’est le bassin et assez large pour se sentir comme sur le pont d’un bateau, puis sans séparation l’eau d’un bleu lagon de la piscine et toujours sans différenciation visuelle l’eau plus verte de la mer. C’est une façon extraordinaire de s’approprier le paysage, sans aucune frontière d’aucune sorte, cette fois vraiment seul, si on le souhaite et pas seulement dans sa tête au milieu des autres. Le must est atteint quand l'ensemble se situe par exemple sur la Côted'Azur tout au bord de la mer, sans vis à vis autre que les navires qui passent devant soi, en train de nager ou allongé dans son transat...Un vrai plaisir des Dieux.   

Pour suivre le chemin

. Voir les autres billets sur les estacades & co sur ce blog, en particulier

http://www.elisabethpoulain.com/article-style-de-vie-marcher-sur-l-eau-de-l-estacade-au-ponton-et-plus-114702338.html

http://www.elisabethpoulain.com/article-l-estacade-le-rendez-vous-avec-la-mer-le-ciel-et-l-air-du-large-114532331.html 

http://www.elisabethpoulain.com/article-l-evasion-le-chemin-de-l-estacade-absolut-vodka-les-vins-nicolas-115516009.html

. Découvrir l’œuvre de Michael Kenna, le grand photographe anglais sur son site  http://www.michaelkenna.net/commercialwork.php ainsi que sur http://www.laboiteverte.fr/les-paysages-minimalistes-de-michael-kenna/ 

. Voir ce que dit wikipedia du ponton, où on découvre le grand flou sémantique qui connote ce terme http://fr.wikipedia.org/wiki/Ponton

. Les estacades de Fécamp par Claire Chauvin avec de très belles vues aériennes de l’entrée du port sur http://www.vieux-fecamp.org/Estacades.html.

. Sources: (1) Elisabeth Poulain, (2) Carte postale, (3)  Catalogue Auchan du 26.02.2013, (4)Comptoir de Madagascar, terre aux mille passions Le MOCI 10.02.2000, (5) Discover Amsterdam, City on the water 2005, (6) Porto Vecchio Courrier de l'Ouest 29.06.2013, (7) Elisabeth Poulain, (8) Seine Maritime, le magazine des Sennomarins, mars 2013, n°85   

. Photos Fécamp, Elisabeth Poulain  

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