Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Blog d'Elisabeth Poulain

Le Syndicat des Animaux & la Levrette > Henriot > L'Illustration 1920

14 Janvier 2015, 18:32pm

Publié par Elisabeth Poulain

     

Ou le bestiaire du désaccord. Telle pourrait être le titre de cette bande dessinée qui se déroule sur deux bandes horizontales avec six cartouches à chaque fois en avant-dernière page de ce numéro du 24 janvier 1920. Henriot, le dessinateur de l’Illustration n’a vraiment pas choisi la facilité pour dire ce qu’il lui était difficile à dire seulement avec des mots.  Alors il a choisi d’illustrer une vraie histoire qui a un début et une fin, avec six textes et au-dessus pas moins de 17 animaux - et un de plus qui parlent pour demander, s’interrompent, protestent, revendiquent avec chacun ses raisons, chacun pour soi, sans jamais se parler vraiment entre eux.

DSC07668

Le syndicat des Animaux regroupe 17 animaux où la levrette citée à la fin occupe une place toute à fait particulière.  

La période de l’histoire. Nous sommes au début de l’année  1920. L’année 1919 n’a pas été facile à vivre. Certes la guerre était officiellement terminée depuis la signature de l’Armistice le 11 novembre 1918. Certes, le Traité de Versailles s’ensuivit. Il fonda la SDN –la Société des Nations – dont le siège fut fixé à Genève, avec en premier objectif l’installation et l’organisation de la paix. Sachant que si faire la guerre est difficile à mener et encore plus à gagner avec une organisation sans faille, autant le retour de la paix nécessite de trouver encore plus d’énergie et de finesse humaine, chacun devant avoir de l’intelligence pour tous, avec une vision du groupe, en espérant que le voisin fera de même. Ou plutôt qu’il en fera un peu plus que soi et surtout travaillera au service du groupe, en ne jouant pas solo… !

Revenons à cette séance du « syndicat des animaux » qui se passe la nuit au Jardin des Plantes à Paris. Le fascinant est que cette petite histoire recèle une profonde réalité humaine, chacun venant  à une réunion de travail de groupe pour fonder ensemble  un vrai syndicat collectif, pour ne parler que de ses revendications à soi. Comme si la somme de volontés individuelles faisait un tout profitant à tous! Fascinant de voir combien les animaux nous ressemblent !

= La première séquence du Syndicat des Animaux 1920

. 1. Le lion, qui préside et ouvre la réunion, commence par déclarer qu’il renonce à son titre de « Roi des Animaux », car il ne veut « plus d’esclaves. ». Il n’y a donc plus de pilote dans l'avion!

DSC07669

. 2. La vache, suivie de son grand veau,proteste contre la double peine dont ils font l’objet, on leur donne moins de fourrage à manger et on vend leur lait plus cher « 80cts » !

. 3. L’oie, avec ses petits oisons en arrière, proteste bruyamment contre « l’engraissement barbare » dont elle fait l’objet pour hypertrophier son foie qu’on revend « 30 francs la livre. »

DSC07670

. 4. Arrive un collectif, auquel vous n’auriez pas pensé,  composé du cochon, du chat et de l’agneau.

. 4.1. Le cochon demande « la suppression du réveillon. »

. 4. 2. Le chat veut « le retour du mou de veau », ce qui entraîne une vive protestation du veau en retour.

. 4. 3. L’agneau exige de bénéficier des « lois de protection de l’enfance. »

. 5. Le rat ne s’oublie pas. Avec ses deux autres compères, il veut apporter la peste en Europe (il oublie de dire qu’il l’a déjà fait, soit dit entre nous) « pour compléter l’œuvre des bolchevistes.  »

DSC07671

. 6. Un collectif du Gibier se présente au nom de la grande famille qui la compose (lièvre, canard, bécasse, cerf...). La délégation s’exprime en faveur de « la suppression de la chasse, plaisir des riches », ce qui veut dire très clairement que les pauvres en sont exclus.

= La seconde séquence du Syndicat des Animaux 1920

. 7. Arrive le coq fier comme un coq, qui demande à ce qu’on n’appelle plus les poules des Poules, une appellation qu’ « on donne à certaines personnes du sexe » à leur demande expresse !

DSC07672

. 8. C’est au tour du cheval de voiture, le cheval de fiacre de protester ; il exige « la journée de 4h », comme le cheval de course.

. 9 .  Le Grand-Duc revendique de changer de nom, le sien évoquant « fâcheusement la tyrannie des tsars ! »  

DSC07673

. 10 . Arrive un trio très improbable.

. 10.1. La girafe a froid à son long cou, malgré son cache-col ; elle veut du « charbon pour son appartement. »

. 10.2. L’ours lui répond  que « M. Claveille ( ?) lui monte le cou .» ---) La réponse est non-compréhensible par des cerveaux de 2015 !  

. 10.3. Les cochons d’Inde - qu’on ne voit pas – protestent contre « les tortures de la vivisection. » 

. 11. L’escargot est tout content ; à proprement parler, il n’exige rien si ce n’est « la poursuite des inondations et de la pluie. »

. 12. 1. Le chien de guerre arrive à la fin, assis par terre,  il occupe une case et demie. On le voit d’abord seul et triste avec l’escargot en voisin; pour lui remonter le moral, il y a mieux. Ca ne va pas fort. On comprend pourquoi dans la dernière cartouche. Il aperçoit soudain une ennemie de classe, celle qu’il appelle la levrette au paletot alors que lui le chien de guerre, qu’on appelait aussi « un poilu, n’a même pas de pain et ça depuis au moins cinq ans. » 

  DSC07674  

. 12.2. C’est « la levrette au paletot » qui qui justifie toute l’histoire. Elle, elle n’a pas fait la guerre, elle a toujours eu chaud  avec son paletot…Et c‘est comme ça que se termine la réunion du syndicat des animaux, par la lutte des classes.

Voici maintenant le texte de « La levrette au paletot », écrit en « parigot » - la langue populaire parlée des Parisiens-   la comptine très triste datant de 1888 d’Auguste de Châtillon (la retraduction en français est en italiques):     

Y' a-t-y rien qui vous agace // Comme un' levrette en pal'tot, // Quand y' tant d' gens su la place // Qui n'ont rien à s' mett' su l' dos. // Réécriture pour le traducteur automatique: N'y a-t-il rien qui vous agace// comme une levrette en paletot (= avec un manteau)? // Quand il y a tant de gens en ville // qui n'ont rien à se mettre sur le dos!   

J'ai l'horreur de ces p'tit's bêtes, // J'aim' pas leurs museaux pointus. // J'aim' pas ceux qui ont leurs têtes // Pass' qu'iz ont des pardessus.// J'ai horreur de ces petites bêtes// Je n'aime pas leur museau pointu // Je n'aime pas ceux qui ont leur tête// parce qu'ils ont des pardessus//  

Ça vous prend un p'tit air rogue! // Ça vous r'garde avec mépris! // Parlez-moi d'un bon bould'dogue, // En v'la-z-un qui vaut son prix.// Ca vous prend un petit air rogue // Ca vous regarde avec mépris // Parlez moi d'un bon bouledogue // en voila un qui vaut son prix.//

Pas lui qu'on encapitonne! // Il a comm' moi froid partout;// Il combat quand on l'ordonne.// Et l'aut' prop' à rien du tout! On l'encapitonne // Ce n'est pas lui qu'on encapuchonne. //Il a comme moi froid partout. //Il combat quand on lui ordonne // Et l'autre propre à rien du tout // C'est lui qu'on encapitonne (protéger du froid comme on emmaillotte un bébé).

Ça m' fait suer quand j'ai l'onglée, // D'voir des chiens qu'ont un habit // Quand, par les temps de gelée, // Moi j'ai rien, pas même un lit.// Ca ma fait suer quand j'ai l'onglée// de voir des chiens qui ont un habit // Quand par les temps de gelée// Moi je n'ai rien, pas même un lit. //

J'en voudrais bien crever une! // Ça m' f'rait plaisir, mais j'os' pas. // Leurs maît's ayant d' la fortune, // Y m' mettraient dans l'embarras.// Je voudrais bien en crever une ! (une levrette) // Ca me ferait plaisir mais je n'ose pas. //Leur maître ayant de la fortune // Ils me mettraient dans l'embarras.//

Ça doit s' manger, la levrette.  // Si j'en pince une à huit clos, // J' la f'rai cuire à ma guinguette. // J' t'en fich'rai, moi, des pal'tots! // Ca doit se manger, la levrette.//Si j'en attrape une incognito// Je la ferai cuire à ma cantine // Je t'en ficherai,moi, des paletots.//

DSC07674

Pour suivre le chemin

. Retrouver Henriot, connu aussi sous le nom d’Henri Maigrot (1857-1933),   dessinateur, caricaturiste  sur     http://data.bnf.fr/12072063/henriot/ .

. Il a été le   fondateur du journal satirique « La baïonnette » qui a été actif de 1915 à 1920. Son objectif a été de soutenir le moral des Français pendant la guerre avec l’ennemi allemand. A voir sur http://labaionnette.free.fr/, un superbe site!

. « La levrette au paletot » (1877), un poème d’Auguste de Châtillon (1808-1881 Paris), peintre, sculpteur et poète sur http://www.miscellanees.com/c/levrette.htm

. Pour ceux qui veulent approfondir leur connaissance de l’Illustration, un blog à connaître  http://histpresseillustree.blog.lemonde.fr/

. Photos Elisabeth Poulain

Commenter cet article