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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Nicolas Landemard, Photographe > La Ville de Mexico, Jeu à 3 photos

25 Septembre 2014, 19:14pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Il est de ces photographes professionnels qui ont l’œil magique, celui qui nous donne à voir  là où nous ne verrions pas ou peu, mais en aucun cas comme lui sait le faire. Comme tous les photographes ou presque, quand Nicolas Landemard doit parler de lui, il s’exprime en photo. Il saisit alors l’essentiel, le minimum pour dire non pas le maximum, mais   ce « je ne sais quoi »  qui fait sa différence.

 

Par exemple sur un de ses sites, Nicolas Landemard ne se montre en noir et blanc qu’en ombre projetée au sol avec près de sa tête-ombre sa main droite-ombre levée dont semble jaillir la lumière qui elle-même crée un halo lumineux autour de sa tête. Seuls ses pieds doivent être les vrais, au sens où ce ne sont pas des ombres. Ce cliché constitue à la fois la page d’accueil et l’essentiel de ce qu’il a à dire - ses différentes adresses à Paris, à Bruxelles et sur le web. Sans page de conclusion, puisqu’en photo, il n’y a pas de fin.

                                                                     

Mexico-Manhattan 028

Le titre de l’exposition réalisée par le photographe, Mexico-Manhattan, rend compte de l’explosion de ces grandes tours dans un espace qui était encore « libre », non encore urbanisé, comme en réserve, sans être non plus de la campagne cultivée. Les clichés montrent à comprendre le choc du télescopage qui en résulte, avec un élément important, qui est l’absence de référence au passé. Dans une des villes les plus peuplées au monde, il devait bien y avoir pourtant des traces humaines.   


. La Ière photo. Le choix pour déterminer cette première, celle par laquelle vous allez entrer dans l’univers de Nicolas Landemard, est vraiment facile, au sens où lorsque vous avez un certain nombre de clichés devant vous, vous savez que c’est celle-là. Sans conteste. Et c’est vrai pour vous, pour moi et… pour Nicolas qui en a fait l’affiche d’annonce de son expo à Bruxelles à la maison de l’Amérique latine.

 

Il faut dire qu’elle est vraiment impressionnante au sens premier du terme, au regard de l’occupation de l’espace, du rendu des couleurs et de son étrangeté. Les immeubles, qui forment une barre, sont situés en haut. Ils occupent environ un tiers de l’espace, ciel non compris, serrés les uns contre les autres. Un autre building, dont on ne voit que le bas, occupe la partie haute complètement à gauche pour un quart de la largeur environ. Tout ce qui est conçu par l’homme est marqué par la ligne droite verticale surtout dans cette vision de la ville dense qui ne montre d’elle que     ces remparts érigés drus.

  

Tout le reste de l’espace en dessous montre à voir des petits arbres, des buissons gros et petits et de l’herbe, avec au milieu une rivière, un ruisseau,  qui serpente en descendant vers nous. C’est la seule longue courbe avec aussi l’arrondi des petits arbres.  Cette composition si curieuse oblige le regard a d’abord descendre en suivant le cours de  l’eau puis à remonter vers le haut, pour arriver pile sur la tour, la seule qu’on n’oublie pas, celle qui porte ce U inversé rouge, qui irradie et qui signe le cliché en guise de mystère urbain dans un paysage encore vert. 

 

Mexico-Manhattan 009

. La seconde photo est beaucoup plus difficile à choisir, car elle oblige à faire un vrai choix. C’est en fait la troisième, qui ne peut être placée en second,  qui va guider la sélection. Là, il s’agit de jouer franchement l’impact des volumes, le choc des couleurs et la composition en lignes. Il est d’ailleurs possible de commencer par n’importe laquelle de ces composantes, qui se parlent entre elles, chacune impactant l’autre. 

Le volume, plus que les volumes d’ailleurs. Il s’agit de la visualisation de l’arrête d’un immeuble, un gros bloc blanc et bleu, saisi d’en bas pour accentuer sa force, comme il en va de la proue d’un navire. C’est visiblement la dissonance qui régit les règles de bon voisinage des deux façades.    

. L’une qui est entièrement blanche à gauche est percée d’une série très calibrée d’ouvertures qui semblent carrées, qui ressortent comme des percées régulières dans une façade en relief. Ce carré ou quasi-carré qui est aussi le format préférentiel choisi par Nicolas Landemard pour ses photos.

. L’autre à droite, la bleue, est entièrement vitrée, sans que je puisse vous assurer que le verre lui-même est coloré, un peu, beaucoup ?  S’agit-il uniquement d’un reflet du ciel ? Je ne le pense pourtant pas, le ciel qu’on voit au-dessus est plus blanc que bleuté. L’intéressant ici est le jeu d’interpénétration entre ce  volume d’allure cubique, la couleur et la forme des percées qui sont un jeu à elles seules. Mais il y a plus et c’est là où la composition devient raffinée grâce aux lignes que met en valeur cette prise de vue de Nicolas Landemard.

 

Pour alléger la façade blanche percée, celle-ci est parée de deux parties saillantes en rebond sur les bords verticaux. L’objectif est de donner du relief en créant une poussée vers le haut de la structure. De la sorte se crée un effet de rainure noire qui entraîne le regard qui monte. Presque à l’intérieur de cette fente se glisse pour partie un candélabre noir très contemporain. Il est un des signaux  de la voierie qui doit être en bas.

Arrive le dernier élément, en guise de socle, cette fois-ci c’est la terre brute à nue qui dessine une ligne descendante qui va du bas gauche vers le bas droit. Cette terre brune, qui sent encore le bulldozer du chantier, n’a pas encore eu le temps de se reconstituer une protection végétale. Clairement il lui manque le vert du Ier cliché.

 

Mexico-Manhattan 001      

La troisième photo. Elle est celle qui tourne dans la tête depuis le début, celle sans qui les autres littéralement n’existeraient pas. Elle leur est également intimement liée. La raison en est que c’est celle qui abrite les outils et les travailleurs qui les utilisent. Cette cabane de chantier est la construction qui précède les autres. Pour elle aussi, on peut  parler de couleur, de volumes et de lignes pour la composition.

 

Cette petite maison bricolée par les ouvriers est de fait quasiment sans couleur, tellement la tôle est d’un gris clair si clair qu’on ne doit pas voir sa couleur les jours de pluie. Elle doit se fondre dans la brume qui recouvre tout.  D’une hauteur modeste, sa forme est vraiment très simple ; elle s’adapte à l’espace disponible au sol. Elle semble plus rectangulaire que carrée. Son toit est recouvert d’une bâche simplement posée qui tient peut-être avec quelques pierres.   

 

La cabane dispose d’une porte qui s’ouvre sur la rue. Elle montre à l’intérieur une belle plaque rouge et blanche Coca Cola soulignée d’un effet vague impressionnant. C’est quasiment une boisson nationale là-bas. C’est la seule touche de couleur, un rouge qui rappelle le rouge du premier immeuble. Seul un fût placé sur la voierie anime le Ier plan en bas. Plus que le volume, ce sont les lignes qui s’éclatent en un formidable jeu de mikado. Tout en bas au sol, Il y a l’asphalte de la rue et son trottoir. Ensuite on trouve celles multiples des plaques de tôles posées là où reste un trou. Elles sont le plus souvent posées horizontalement avec parfois aussi verticalement, quand la plaque s’adapte mieux ainsi. Pour l’instant, le décryptage est simple. Arrive maintenant le compliqué. Il s’agit de la partie supérieure au-dessus de la cabane. On voit une bande blanche qui semble monter. En arrière de celle-ci, se trouve une façade d’un immeuble de bureaux à larges fenêtres qui tracent des lignes verticales et horizontales qui nous apparaissent en oblique. Et il y a une partie arrondie métalliques dans l’espace gauche en haut qui complique encore cette densité visuelle.   

 

 Ce cliché n’a pas d’acteurs visibles, comme les deux autres clichés d’ailleurs. Sauf que là, la porte est ouverte, vraisemblablement à la demande du photographe. C’est la seule fois où l’on en voit une et où elle est ouverte. Il ne reste plus de présence de végétation comme il y en avait sur le cliché n°1, ni de terre comme sur le n°2. La couleur a disparu, ainsi que le lampadaire. L’accent chic mis sur la forme et les lignes s’est évanoui. Reste un abri construit aujourd’hui, démonté le lendemain quand le chantier sera terminé. Une nouvelle histoire commence…là où il restera de la terre disponible.      

                                                                                 *

Quelques mots sur Mexico. Elle est une des villes les plus peuplées au monde, qui regroupe à elle seule près de 20 millions d’habitants à près de de 2300 mètres d’altitude. Située dans une cuvette où stagne souvent la brume et entourée de montagnes, elle connait une densité de population impressionnante. Elle subît une très forte pression à la construction du fait de la conjonction de ces éléments. A l’ouest de la ville, s’élève désormais ce quartier d’affaires de Santa Fe  constitué de grands immeubles qui deviennent l’emblème de la modernité du Mexique. C’est l’endroit choisi par le photographe pour exprimer sa vision de la ville d’aujourd’hui à Mexico et de demain, ailleurs.                                                                          

                                                                                * 

Pourquoi trois photos. C’est une question de non-équilibre actif. Une photo parle sans conteste. Elle peut exprimer toute sa puissance sans être obligée de composer avec une autre. Deux photos peuvent coexister sans problème. Elles se parlent ou pas, tout dépend du choix qui est fait. On reste alors dans un monde clos où chacun a sa place, comme l’Ancien et le Nouveau-Monde, comme les Nantis et les Autres, comme sous l’Ancien Régime avec ceux qui roulent carrosse et ceux qui vont à pied...Ici, à Santa Fe dans ce nouveau quartier d’affaires construit à l’ouest  de la conurbation urbaine de Mexico, la distinction se ferait plutôt entre ceux qui vont à pied ou attendent le bus sous la pluie et ceux qui sont motorisés.   

 

En deux mots, c’est le vrai et pur système binaire, celui qui est le nôtre. Il offre des tas d’avantages en simplifiant notre façon de voir le monde et d’en parler. A trois, la situation se complique, il y a déséquilibre et le choix devient plus difficile et donc moins déterminé, plus tonique en un mot, donc plus stimulant.  A toute question, il y a toujours trois réponses Oui, Non et Autre. Ce « autre » vient d’une autre culture qui se juxtapose à la nôtre, dans un changement perpétuel et ouvert.    

                                                          

Pour suivre le chemin

. Le site minimaliste de Nicolas Landemart pour Paris http://landemardnicolas.perso.neuf.fr/      

. Un autre site plus descriptif du photographe, avec une présentation par thèmes http://nicolas.landemard.free.fr/www.nicolaslandemard.com/PHOTOGRAPHIES.html

 . Mexico-Manhattan // photographies de Nicolas Landemardest une exposition qui s’est tenue à Bruxelles à la Maison de l’Amérique et à L’ambassade du Mexique en Belgique, www.america-latina.be, 27 rue du Collège 1050 Bruxelles, du 27.11 au 14.12.2009         

http://www.quefaire.be/mexico-manhattan-175177.shtml

http://blog.zphoto.fr/exposition-photographique-de-nicolas-landemard-mexico-manhattan/

. Voir aussi d’autres séries du photographe, sur Cuba par exemple http://www.reporters.be/photographers/show/52    

. Voir les activités de la Maison de l’Amérique latine, 27 rue du Collège, 1050 Bruxelles, 32 (0)2 535 93 80  sur http://www.america-latina.be/       

. Photos de Nicolas Landemard, avec son autorisation pour la reproduction et mes plus vifs remerciements.  

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