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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Que mangez-vous Johanna Sinisalo dans votre trek en Tasmanie du Sud

21 Octobre 2011, 10:32am

Publié par Elisabeth Poulain

Johanna est quelqu’un de compliquée, pas parce qu’elle est l’auteur d’« Oiseau de Malheur », son dernier roman, ni parce qu’elle est finlandaise, quoique cela joue forcément un grand rôle. Compliquée, elle l’est forcément dés lors que la nourriture est en jeu. Pour montrer comment on devient femme ou homme, elle emmène ses héros, Heidi et Jyrki en trek (en anglais on dit un track !) dans le sud de la Tasmanie, en Australie sur le continent et en Nouvelle Zélande. 2 héros + 3 pays,  avec chacun d’entre eux qui parle à son tour, des morceaux de Tasmanie qui s’intercalent en Nouvelle Zélande avec une pincée d’Australie continentale, dans un récit qui jamais n’est complètement chronologique, avec des retours en arrière, vous comprenez que rien n’est simple, ni marcher, ni se laver, ni dormir, sans parler de manger. Comme Acte Sud, l’éditeur du roman,  qui n’a inséré que la carte du sud de la Grande Ile au sud de l’Australie, je ne vous parlerai que de la Tasmanie.

 

Terre malaxee par les sabots des vaches jpg

Le poids de la nourriture

Quand on marche parfois jusqu’à 12 heure par jour dans le sentier du SouthWest National Park , on n’aspire qu’à trois choses quand on s’arrête le soir, se laver, boire un peu et manger chaud. Le reste attendra,  soigner ses pieds, laver ses quelques affaires, préparer le départ du lendemain, vérifier le matériel, regarder ses cartes, parler et parler encore, tout en organisant le couchage suffiront largement à remplir la courte soirée.  

 

C’est par le poids de la nourriture dans son sac que commence l’apprentissage d’Heidi la novice « comment si peu de nourriture peut-elle peser autant ». Jyrki, déjà randonneur averti, nous livre quelques informations sur l’état d’esprit qui règne sur le  circuit. L’idée dominante est que l’empreinte humaine doit être la plus légère possible pendant la marche et à l’aire de bivouac, avec parfois tracée au sol la place pour une seule tente mais pas toujours. Il y a un seul refuge, deux fosses d’aisance et pas de composteur sur tout le trajet. On apporte et rapporte tout avec soi.       

La couleur de l’eau

Elle est franchement marron. Heidi ne se voit pas boire ça malgré le très bon argument de son compagnon. Ici il n’y a nulle pollution, ni d’usine ni autre souci ; un kangourou a peut être fait « caca » en  amont mais c’est tout. Heidi  alors une bouteille d’eau pleine qu’elle avait reçue dans l’avion. Un trésor. C’est la fête, ils peuvent boire et se laver avec un peu d’eau dans la main.

La montre, le gaz et le feu

L’importance du temps est capitale. Partir trop tard le matin et vous ne passerez plus le South Cape Rivulet, une petite rivière d’ordinaire en basses eaux. Là, il faut y aller sans avoir pied, avant d’attaquer une paroi rocailleuse et de faire leur 15kms dans la journée. A Surprise Bay, pendant que Jirki va chercher de l’eau, Heidi sort la casserole, la popote et le réchaud. Interdiction de faire un vrai feu. L’eau tarde à bouillir et il leur faut économiser le gaz. Il leur faudra se contenter d’une soupe claire, sans l’orge ajoutée, avec quelques rondelles de saucisson et deux ou trois abricots en dessert.  

Les bruits de la nuit

Cette nuit là, ils dorment sous la tente. Des bruits de pas les réveillent dans le noir. Quelqu’un fouille dans leurs affaires laissées dehors par manque de place dedans. Jyrki se dévoue pour aller voir, le sac contenant la nourriture a été ouvert et la casserole ayant servi à cuire la soupe au potiron traînée sur le sol. Diagnostic : un opposum est venu attiré par l’odeur resté attachée à la casserole pourtant bien frotté à sec avec du sable.  

L’ennui et le risque d’atteinte à la nature

Quand il n’y a rien à faire, on mange. Problème, la nourriture est calculée au plus juste. C’est une des grandes découvertes d’Heidi qui n’a même pas pu emporter un livre avec elle. Il n’y a rien à faire, ni à lire, donc autant marcher. C’est en effet une logique imparable, tout comme l'est la question de l’atteinte à l’équilibre de la nature, un terme que  Jirki n’emploie pas, celui de pollution non plus. C’est trop vague.  

 

Il faut se référer à « Phytophtora » comme il est écrit sur une pancarte. C’est le nom d’un champignon, vraisemblablement apporté par des Européens, qui constitue un risque majeur dans ce parc naturel protégé par l’UNESCO (1982-1989) au titre du Patrimoine mondial comme une « zone de nature sauvage ». Le champignon attaque directement quelques 900 espèces. On comprend alors seulement pourquoi il y a tant d’interdits à cette marche revendiquée comme une des libertés fondamentales de la personne par les marcheurs. Le soir, il faut alors frotter, gratter encore et encore les semelles crantées de ses chaussures de marche.  

 

Champignons en fleur.jpg

 

Un dîner à la purée enrichie au thon

C’est Jyrki qui prépare le repas et c’est Heidi qui lave le sachet de thon en laissant tomber au sol les quelques gouttes d’eau qui sentent le poisson, hors de la vue de Jirki qui parlerait aussi tôt des opposums. Elle espère que quelqu’un fera du feu – autorisé en cet endroit - pour cacher l’odeur. C’est un des deux seuls foyers permis sur tout le parcours. Le matin suivant, Jirki parle du thé pour le petit déjeuner alors que Heidi voudrait du café. L’envie d’aller aux toilettes lui passe quand elle voit une des seules fosses d’aisance prévues sur tout la parcours. C’est de trop. Elle vomit et d’autorité se passe la valeur d’une gorgée d’eau sur le visage. Une gorgée qui manquera pendant la marche.       

La boue et la pause avec une barre de musli

Ils montent une pente raide qui sert de lit au torrent, au milieu des arbres  et des roches. Ils n’en peuvent plus, crottés de boue, devenus boue eux-même. Une pause est indispensable. Ils ne voient plus rien au milieu d’une purée de pois sur l’Ironbound, un haut-plateau revêtu d’une forêt primaire. Tout en eux clapote, les chaussures, les vêtements…sachant qu’il leur est bien sûr interdit de laver les vêtements pendant toute la durée du voyage et que leurs jambes particulièrement sont colorés en bleu à cause de leur nombreuses chutes.  

Les provisions emportées

On ne connaît le détail qu’en page 249 (sur 383) :

. 8 galettes de pain complet (diamètre 20 cm), 1 paquet de 12 gâteaux de riz à la maïzena , 16 tranches de saucisson au poivre, 10 tranches de fromage fondu, 4 sachets de purée instantanée, 2 sachets de thon, 500 grammes d’orge perlée, 1 tube de sauce tomate ; 1 gros oignon, 1 petite tête d’ail, 1 salami des 250 grammes, 4 sachets de nouilles à cuisson rapide, 2 sachets de soupe, 20 barres de musli, 1 paquet d’abricots secs, 1 boîte d’amandes grillées,

. + 4 cubes de bouillon, 12 sachets de thé, 6 sachets de café soluble, 10 à sachets de sucre en poudre, des sachets de sel et quelques épices.  

 

Feu de la lumière

Drames à Cox Bight

L'arrivée est la bienvenue après tant de difficultés physiques. L’aire de  bivouac est proche de l’eau. Ils peuvent se baigner et lâcher la pression. Un drame survient ; pendant qu’Heidi fait chauffer de l’eau pour la purée, elle s’apprête à couper les rondelles de saucisson pour les mettre dedans. Elle entre dans la tente une minute pour chercher quelque chose ; quand elle ressort, seul reste le sachet vide, les rondelles sont parties. Elle n’en croit pas ses yeux. Arrive à ce moment une pluie d’une violence inouïe. Il faut tout rentrer en pagaille dans la tente. Il n’y aura pas non plus de purée.   

 

Manger mais quoi et comment ? Faire du feu sous la tente, Jirki est pour, Heidi contre. Manger le petit déjeuner (galettes de pain complet + gateaux de riz + fromage), Heidi toujours contre, qui déclare qu’elle ne mangera pas. Restent les fruits secs (abricots et amandes), Jirki les répartit, ce sera 14,5 par personne. Dans la nuit, Heidi a une crise violente d’angoisse. Elle n’a toujours pas avoué à son compagnon qu’elle a perdu les tranches de saucisson au poivre.  Le lendemain matin, elle demande à Jirki qui fait bouillir l’eau de prendre une soupe au lieu du thé. Première réaction du jeune homme, ce n’est pas possible, c ‘est le repas du soir.    

Une rencontre inopportune avant un festin

C’est Jirki qui l’a faite. Sur le chemin, il croise un randonneur qui fait la marche en sens inverse. Celui-ci lui demande s’il va prendre son colis de nourriture à Malaleuca, le prochain arrêt où il y a un aéroport, comme le font tous les trekkeurs du Souk* pour ne pas avoir à porter la nourriture pour la fin du circuit. Ce que Jirki ne savait pas. Heureusement Heidi, loin derrière à ce moment là, n’a pas entendu. Ils ont tout porter du début jusqu’à la fin. A Malaleuca, ils vont pour la première fois pouvoir s’abriter dans un refuge en tôle. Une horreur où l’air sent franchement mauvais mais un délice aussi, il y a plein de cartouches de gaz pas tout à fait vides. Une joie énorme les saisit. Ils feront là le premier et seul « festin » de tout le voyage.  

 

Au fond d’une casserole bien chaude, vous placez quelques rondelles de salami au poivre, de l’ail et un peu d’oignon émincé. On laisse mijoter, puis on ajoute de l’eau jusqu’en haut avec un bouillon cube, ensuite un mug d’orge perlé et « une giclée de sauce tomate » avec une pincée à la fin d’épices. Pour la première fois, ils remplissent le registre du refuge. Ils sont les premiers Finlandais à avoir fait le trek. Autre vrai grand plaisir pour Heidi, c’est là que se situe la seule vraie et belle poubelle remplie de tout ce qu’on n’a plus besoin de porter… Mais le voyage n'est pas fini. Il reste à comprendre l'essentiel, pourquoi chacun d'eux est venu, comment survivre et peut-être vivre... 

Pour suivre le chemin

. Un rapide portrait de Johanna Sinisalo, qui a travaillé dans la pub comme Heidi et randonné comme Jyrki, mais elle du Lac Léman à Nice, avant d’écrire, à voir sur

http://fr.wikipedia.org/wiki/Johanna_Sinisalo

 

. Oiseau de Malheur, Actes Sud, 2011 pour la version française. 

 

. Les premières informations sur le SouthWest National Park, 13 800 km2, soit 20% de la superficie de l’Ile. Des traces d’occupation humaine d’il y a 20 000 ans  y ont été découverts dans des grottes calcaires.  http://fr.wikipedia.org/wiki/Zone_de_nature_sauvage_de_Tasmanie

 

. Vous rendre sur le site de John Chapman qui a édité un guide sur le Souk, le petit nom du SouthWest National Park, que seuls les initiés peuvent utiliser ( !) 

http://www.john.chapman.name/tas-sw.html 

. Photos Elisabeth Poulain

 

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