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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Que mangiez-vous, que buviez-vous, Mary Wesley (1912-2002)

12 Octobre 2010, 09:56am

Publié par Elisabeth Poulain

 

Mary Wesley est une femme délicieuse et fine. Elle est compliquée et vous le prouve en écrivant. Avec elle, rien n’est simple. Ce serait trop facile de penser que tout est simple. Il n’y a que les publicitaires pour dire cela. La vie est vraiment compliquée parce qu’on l’est, compliqué, à commencer par les autres ! C’est vraiment ce qui me fascine chez elle, cette faculté à montrer la stratification qui est au cœur de  chacun de nous, la complexité de nos réactions, de nos modes de raisonnement et la faculté que nous avons d’être pluriel, chacun à notre façon.

 

Anne Marie Donnaint Bonnave, Bol

 

Cette auteur m’enchante parce qu’elle a commencé à écrire à 71 ans. Elle n’a pas choisi la facilité et s’est d’emblée attaquée à son thème de prédilection, la peinture d’une société verrouillée en pleine guerre, quand tout semble partir à vau-l’eau et que ne reste plus, pour les plus gâtés par l’histoire, que le respect des codes les plus tenaces et contraignants, surtout pour les femmes d’ailleurs. Un hasard ? Non, une cohérence de système.

 

Comprendre ce que ce que Mary Wesley, dont les romans ont eu un énorme succès, a pu manger et boire dans ces époques de fracture, à pouvoir comparer l’avant, le pendant et en pressentant l’après, me paraît une bonne façon d’aborder son oeuvre. Ne pas chercher non plus à la positionner comme une femme libérée ou comme « une menteuse », me semble aussi être une ouverture. Parler d’elle aux lecteurs sur la page 4 de couverture  comme une « Sainte-Nitouche » qui trompe son monde, qui « tombe le masque » en cherchant « le marivaudage », pour finir par qualifier son roman  d’une « impertinente apologie de la vieillesse triomphante et de l’amour libre » est ridicule et grossier. C’est en plus une erreur. Le titre de ce roman « Not that sort of girl », traduit par « Rose, sainte-nitouche »,  le montre bien. Mais passons cela.

 

Voyons plutôt comment Rose, l’héroïne de Mary, celle qui justement n’est pas cette sorte de fille, parle de l’importante façon de se nourrir et de nourrir les autres, une problématique qui est au cœur de toute société et du jeu de rôle dévolu traditionnellement aux femmes.  

Le pique-nique du départ

L’histoire commence avec Nicolas, un ami de Rose, qui lui a demandé de faire ses courses à Londres chez un traiteur chic. Sur la liste : poutargue fumée, harengs marinés, confiture de cerises Tiptree et truffes au chocolat. Las d’attendre son tour dans la file, il décide d’aller chez le marchand de vins et là, achète un carton de 6 bouteilles de Beaujolais et plus loin du pâté. C’est ce que un jour il aurait aimé offrir à Rose du vin, du pâté et des fleurs. Reprenant sa voiture, arrivé chez Rose, il entre avec le pâté et son carton sous le bras.  Avec ça, elle décide de faire un pique-nique dans la cuisine et prépare des toasts. Emily, la sœur de Nicolas arrive, appelée par son frère. Rose nettoie une salade pour accompagner l’en-cas. Après le pique-nique où elle a peu bu, elle quitte la demeure où elle a vécu avec Ned, son mari pendant les 48 ans de leur mariage. Elle vient d’apprendre que Ned  a tout légué à leur fils Christopher. Ned disait ‘son fils’.  

Les crabes à un dîner d’amis

Charles Joguet_Mure Reflexion .jpgA la fin du roman, Rose un jour se rappelle avec horreur qu’elle  a des invités au dîner. Elle n’a pas eu le temps de faire les courses et n’a rien préparé d’avance. Au début du roman, c’est  Emily qui raconte l’histoire. Elle a vu Rose voler des crabes cuits dans la remorque de livraison que faisait un pêcheur à un restaurant, lors d’un arrêt. Ils étaient délicieux et les amis de Ned avaient gardé un bon souvenir de ces délicieux crabes. Pour preuve, ils en avaient parlé autour d’eux.  

Rose à l’hôtel

Maintenant veuve, Rose a absolument besoin de se retrouver seule au calme au bord de la mer. Elle s’arrête dans un hôtel qui lui paraît sympathique. Elle a faim et dîne de sandwichs de saumon fumé et une demi-bouteille de Muscadet. Les souvenirs reviennent. Elle a alors 67 ans.  Au chapitre 4, elle commence le récit de sa vie à 18 ans. Elle vient de rencontrer Mylo, un an de plus qu’elle, qui sera le grand amour de sa vie, alors qu’elle s’apprête à dire oui à Ned, 31 ans, qui la demande en mariage à ce moment. 

Ned au Club d’Archibald

C’est Archibald, l’oncle de Ned, qui pousse ce dernier à se Charles Joguet-Idee de PLI blancmarier lors d’un déjeuner d’hommes au club d’Archi, comme il se doit. Nous sommes en 1939. Le conseil de l’oncle au neveu : il est temps de prendre femme, la plus jeune possible, afin qu’elle soit docile et qu’elle n’ait pas eu le temps de pouvoir faire des comparaisons, avec d’autres hommes. « Plus elle est jeune, mieux c’est. Quand tu choisis un poisson, tu regardes l’œil, s’il brille, tu le prends. C’est pareil ». Au menu, « des crevettes en conserve et un « steak and kidney pudding », avec un cognac pour finir, avec naturellement un (bon) cigare.  

La rencontre avec Mylo et le thé à la bibliothèque

Rose fait sa connaissance au cours d’une fête organisée à l’intention de jeunes filles et jeunes hommes de la gentry afin qu’ils puissent se rencontrer en vue du mariage. Ne pas être invitée à ce type d’événement vous excluait à vie de l’accès à la haute société. Une très forte pression s’exerçait sur les jeunes filles afin qu’elles puissent ainsi faire leur entrée dans la société.

 

Pour fêter leur rencontre, la jeune timide naïve et le jeune précepteur de français, qui n’appartiennent pas vraiment à la classe dominante, décident de prendre le thé à la bibliothèque où brûle un bon feu dans la cheminée. Ils se rendent dans la cuisine et se préparent un plateau avec beaucoup de bonnes choses : « du thé, des crumpets beurrées, du pain et du beurre, de la confiture de fraise et des tranches de Christmas cake et du mince pie ».   

Le petit déjeuner du père de Rose

AMBD-expo-Lille-dessins-bol.jpgGravement hypochondriaque, il n’est pas nommé dans le livre. Pourtant ou à cause de cela, toute la maisonnée tourne autour de sa santé.  Son épouse que l’on ne connaît dans le livre que par son nom de femme mariée, Mme Freeling, a ritualisé le petit déjeuner de son mari. C’est un moment à enjeu fort. Les domestiques ont des ordres très précis. Le plateau que Mme Freeling porte à son mari resté au lit comporte un œuf mollet, du beurre et des toasts, de la marmelade - sans que soit précisé le fruit (orange, citron ?) - et du thé bien sûr, là aussi sans précision.  

La métamorphose de Rose

Elle commence, sans qu’elle s’en rende compte bien sûr, lors de sa rencontre avec le jardinier dans le jardin potager intégré au cœur du parc qui entoure la vieille et belle demeure du XVIIè siècle de Ned à leur retour de voyage de noces. D’emblée, Rose la timide discute d’égal à égal avec Farthing, le jardinier, que semble découvrir son mari, qui n’a jamais parlé avec lui, si ce n’est pour lui donner des ordres. Ravie de sa découverte, Rose éclate de plaisir à la vue des légumes si bien plantées en rangs. Pareillement, elle entre dans la cuisine où elle parle avec Mme Farthing, plus sur la réserve. Elle demande à cette dernière si elle peut avoir un chaton de la nouvelle portée  de la chatte du jardinier et exige de son mari l’autorisation d’avoir un chien.

 

L’importance de la nourriture

C’est la remarque que fait Rose à son tout nouveau mari qui Charles Joguet_ Le Roc difficile76.jpga préparé consciencieusement l’arrivée de la guerre. Grâce au fermier du domaine, Ned assure Rose qu’elle ne manquera pas « de lait, de beurre, d’œufs et de crème », une réflexion qui agace Rose tant la phrase lui paraît convenu. Et il constitue des stocks de nourriture avant même le début des évènements.

 

Rose ajoute à la liste de l’huile d’olive, des boîtes de mélasse raffinée, du sucre et du riz. A la seconde liste, elle ajoute des du papier hygiénique, des boîtes de nourriture pour chien, des bougies et des savons Roger et Gallet. Ce qui lui attire une remarque acide de son mari sur le fait qu’elle n’a pas de chien (sous-entendu qu’il ne veut pas non plus de chien ou alors un chien qu’il choisira, lui). Ces achats et l’adoption d’une chienne qui joua un grand rôle dans la vie de Rose sont les premières manifestations de l’indépendance que va acquérir la jeune femme, enfin débarrassé de sa mère, une fois Ned, son mari et Mylo, son amant (un mot qu’elle n’emploie jamais) partis. 

L’épanouissement

Il se fait pour Rose, de plusieurs façons, en marchant dans la nature, une fleur à la main, Rejane Podevin 2009en devenant pleinement la gestionnaire du grand domaine agricole qui appartient à son mari parti à la guerre et en continuant à partager du pain, du pâté et une pomme au cours d’un pique-nique improvisé sur un banc par manque d’argent, quand elle revoit Mylo le temps de quelques heures. De retour chez elle, elle mange frugalement, debout, avec du pain, du fromage, un verre de lait pour elle et du lait dans une soucoupe pour les chats.

 

Elle est en attente de sa vie. La fidélité, c’est Comrade, une chienne bâtarde française que lui a apportée Mylo, qui va le lui donner toute sa vie durant. Le sens de prise en charge des autres, elle va l’acquérir à ce moment là, avec les réfugiés qui viennent se cacher le temps de reprendre des forces. La force d’être elle-même, elle va la découvrir à se rendre dans les prés voir si ses vaches vont bien,  en travaillant avec le fermier et sa femme, à décider avec le jardinier  des légumes à planter dans le potager. Et cela, sans jamais se prendre pour la châtelaine, avec une incroyable lucidité, elle sait qu’elle n’est là que de façon provisoire.

 

Plus elle monte en puissance, plus elle se détache, plus elle rayonne, sans jamais se tromper sur le respect de la parole donnée. A Ned qui a la peur dans ses viscères depuis sa toute petite enfance, la peur de ne pas être à la hauteur, elle a promis, toute jeune épousée, de ne jamais l’abandonner et c’est ce qu’elle fera jusqu’à la mort de ce dernier. A Mylo rencontrée juste avant, elle a promis de l’aimer toute sa vie et de venir si un jour il le lui demandait. Lui a fait aussi ce double serment, que tous deux respecteront.  C’est elle, plus que Ned, qui décide d’avoir un enfant, sans jamais s’expliquer sur ce désir. Elle met au monde un fils, Christopher, auquel Ned s’attachera de plus en plus à mesure que l’enfant deviendra petit homme puis homme, alors qu’elle-même qui l’a allaité, en faisant réellement corps avec lui, va le perdre aussi insidieusement.

 

L’allaitement

La naissance de Christopher Anne Marie Donnaint Bonnave, Bolmarque une certaine fin des passages de maturation que Rose a éprouvé le besoin de s’imposer à elle-même. Elle a un lien très premier avec son bébé, comme sa chienne Comrade avec ses chiots. Elle peut désormais être elle. Commencent alors de longues années sans Mylo, où elle doit apprendre à vivre seule avec elle-même. Mylo se marie, Christopher aussi, Ned meurt, elle part à la recherche de Mylo qu’elle retrouvera plus de 40 ans après avoir fait sa connaissance. Le dernier lien avec sa vie d’avant, le pique-nique qui ouvre le roman avec du vin, du pâté et de la salade, mais pas de fleurs. Ce n’est pas la peine. Elle ferme la maison qui ne lui appartient plus. C’est Helen, sa belle-fille, qui veut et va désormais tout diriger.

 

Et Rose part retrouver Mylo devenu veuf à son tour, avec comme seul bien, le seul cadeau de Mylo, son petit tableau de Bonnard qui ne l’a jamais quitté.                

 

Pour suivre le chemin

Lucia Bezemer, peinture 2. Mary Wesley, Not that sort of girl, 1987 aux Editions Macmillan, 1990 en français aux Editions Flammarion, Rose, sainte-nitouche, 2009 aux Editions Héloïse d’Ormesson .

. Le “Steak and Kidney Pudding” est un plat emblématique de la cuisine anglaise. C’est un pâté en croûte de grandes dimensions fait avec de la viande et des rognons de bœuf en sauce. Vous aurez la recette une autre fois. Vous pourrez trouver la recette sur Wikipédia, sous la traduction suivante en français « Steak et pudding du rein ». La traduction automatique de l’anglais en français est une horreur.     

. Dans la série « Que mangiez-vous, que buviez-vous », lire aussi sur ce blog         

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