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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Qui porte la parole du vin? Qui dit le vin?

26 Août 2010, 15:40pm

Publié par Elisabeth Poulain

Quelques mots sur le titre

Rameau de vigne triomphant en AnjouJe ne sais pas de trop si ce double titre est compréhensible alors je vais le traduire tout de suite. La question que je me pose est de savoir qui a la légitimité pour vanter les charmes d'une région en parlant du vin, dans une vision très touristique bien sûr. Elle m’est venue à l’idée dans le train en allant à Bruxelles après avoir lu un supplément du TGV magazine intitulé « Parcours divins en Val de Loire », conçu conjointement par Interloire pour les vins de Loire et les Caves touristiques -Vignoble de Loire.  

Le livret Vitibreak

Il s’adresse à ceux qui prennent le Thalys pour aller de Paris à Bruxelles. Il est très bien conçu avec tous les codes d’une présentation qualitative codifiée actuelle. Malgré le petit format, il commence par une introduction sous le titre « Il était une fois un val divin » signé par Anne-Marie Jelonek. Cette journaliste de TGV magazine annonce la couleur : il s’agit de « vendre » le charme de la Vallée de Loire en reprenant tous les « poncifs » que véhiculent la communication sur le Val de Loire depuis plusieurs décades maintenant, tout en faisant semblant de dénoncer ces dits poncifs pour mieux les entériner.  

Les 15 éléments clés de l’oeno-tourisme en Val de LoireChâteau de Saumur

Citons dans l’ordre d’arrivée dans le texte : la douceur de vivre, la lumière, les châteaux et jardins, leur prestige, l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco, la 3ème région de France au plan du nombre d’appellations, la plus longue route des vignobles avec le nombre de kilomètres (800), le caractère exceptionnel du patrimoine touristique, un accueil privilégié, aux visiteurs « gourmands », les bonnes adresses, les panoramas fétiches, les rendez-vous festifs, le vin en porte d’entrée sur l’art de vivre et les paysages. En 22, 5 lignes, on ne peut guère faire plus ou mieux. Vous trouvez là tous les éléments de langage que doit véhiculer la communication sur les vins de Loire.

 

Une double page d’entrée porte la carte chromatique et oenologique du Val de Loire : bleu pour le fleuve et son influence, rouge pour les feuilles de vigne et les cépages, vert et rose orangé pour un coucher de soleil pour montrer l’équilibre entre terroir et fruit, rose tendre et vert jeune pour désigner la fraîcheur et la vivacité des vins. 

Le choix éditorial

Moulins a vent, Rablay sur LayonIl a été de concevoir un véritable magazine avec une « vraie » journaliste de Touraine spécialisée dans la nature et l’écologie, Catherine Levesque. C’est elle qui est en charge des ballades de la page de gauche qui donnent le ton. La page de droite offre une palette diversifiée de cinq activités, avec trois photos. Des reportages entrecoupent les ballades de façon à rompre le rythme, avec un séquençage 2-2-1, avec le pays du Muscadet et l’Anjou d’une part,  les bulles de Saumur à Vouvray + les 6 châteaux et les 7 vins d’autre part et enfin la Vallée du Loir. 

Les cinq ballades ligériennes

A l’aide d’une carte placée à la fin, vous découvrez les choix des promenades. On y trouve

-        une ville pour le pays du Muscadet, Clisson, mais sans que le mot de Muscadet soit écrit, avec Nantes TGV écrit en gros sur la carte,

-        une province aux 30 appellations pour l’Anjou, avec Angers TGV sur la carte, 

-        les bulles pour Saumur, complètement dissociée de l’Anjou mais  associée à la Touraine, avec Tours en grande ville et Saint-Pierre des Corps pour le TGV,

-        un titre sibyllin pour six châteaux (Amboise, Chenonceau, Montrichard, Chaumont, Chambord et Cheverny) et sept vins plus loin, sans autre mention, avec Blois en grande ville mais sans TGV,

-        un poète, Ronsard, pour la Vallée du Loir, qui n’a pas de grande ville, le Mans et Vendôme sont cités pour le TGV. Pour la première fois un vigneron, Benoît Jardin apparaît, avec le nom de son domaine ‘Les maisons rouges’, son numéro de téléphone et son mail.  

La rencontre avec les vignerons

Outre le zoom en page gauche, que je viens Maison de vigne branlante en Saumur Champignyd’indiquer, il y a en page de droite une diversité de thèmes au menu, avec un seul vigneron au mieux.

-        Pour le pays nantais, le seul domaine nommément recommandé est celui des Génaudières, avec ses différents vins, mais sans localisation.

-        Pour l’Anjou, ce sont le Château de La Mulonnière et le Domaine Saint-Pierre, sans références aux vins.

-        En Saumurois et à Vouvray, c’est le Château de l’Aulée à Azay le Rideau.

-        Pour les 5 châteaux et les 7 vins, le choix s’est porté sur la cave de Paul Buisse à Montrichard, maintenant propriété du Groupe Chaînier d’Amboise.

-        Pour la Vallée du Loir, il n’y a pas d’autres vignerons. 

Le trouble

L'axe du pressoir de MontlouisImaginez que vous ne connaissiez rien à la géographie ligérienne. Vous aurez le plus grand mal à comprendre ce qu’on vous raconte, surtout si à chaque fois, il vous faut vous référer à la carte  à la fin qui ne comporte aucune indication des localisations des quelques vignerons cités. Les vignobles sont amputés d’une bonne partie de leur implantation territoriale, ne sont plus désignés ou disparaissent complètement. Le Saumur-Champigny, effacé de la visite,  apparaît avec une interview de Pierre Arditi, tout comme les vins de Montlouis dans l’interview de David Bireau, chef sommelier du Crillon. Chinon est cité comme situé sur une route d’accès ! Saint-Nicolas de Bourgueil et Bourgueuil au moins figurent sur la route du vignoble… La vision est tellement faussée : un parcours d’initiation vaut plus qu’un vignoble où surgissent des jeunes et toujours jeunes vignerons de talent qui sont à l’honneur d’un métier difficile.  

 

Les vignerons, leurs vins et la personnalisation de leur accueil non standardisé n’ont quasiment plus la parole. A la place, la plaquette recommande d’aller dans les maisons du vins sélectionnées à chaque fois pour chaque ballade. Comme si déguster en maisons des vins équivalait à déguster chez les vignerons ! 

 

Bien sûr on vous recommande dans la présentation de vous référer au guide et à la carte téléchargeable sur vinsdeloire.fr. Bien sûr il s’agit d’une sélection mais il y a là un déséquilibre profondément gênant. A la question ‘qui porte la parole du vin’ et ‘qui dit le vin’, la réponse est que c’est celui ou celle qui le fait, l’incarne et/ou le porte. C’est celui ou celle qui prend le risque à chaque fois pour chaque millésime. C’est lui ou elle qui tire par son seul travail, oh combien multiple, dans les vignes, dans les chais et les caves de dégustation - tous les autres métiers du vin. Il ne faudrait pas l’oublier.

 

Comme on dit en langue enfantine,  c’est celui qRosier en bout de ligne, vignoble de Sancerreui fait qui dit. 

Le risque

Il est réel. Le risque est d’affadir la langue du vin, en reprenant les mots de la communication, qui s’usent d’autant plus vite qu’ils sont utilisés et qui usent la parole des vins qu’ils ont pour objectif de promouvoir. Ils banalisent le langage et font perdre aux vins leurs spécificités, leur profonde humanité. 

Pour suivre le chemin

. Sur ce sujet, lire aussi sur mon blog

Des dangers de l'oeno-tourisme pour le petit vigneron (1)

. Chercher l’information sur les vins de Loire, en lisant les blogs vignerons.

. En blog généraliste portant sur les vins de Loire, je vous recommande le blog de Jim Budd sur jimsloire.blogspot.com

. Photos EP

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