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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Raisonnement binaire + Couple antinomique > L'Abbaye de Fontevaud

14 Janvier 2012, 18:50pm

Publié par Elisabeth Poulain

Un recours absolument nécessaire à Boileau « de l’art poétique » (1674)  d’abord pour vous mettre en forme et parce que c’est toujours excellentissime et plein d'humour:

 

Avant donc que d'écrire, apprenez à penser (Chant I)

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément. (Chant I)  

 

Hâtez-vous lentement, et sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,

Polissez-le sans cesse, et le repolissez,

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. (Chant I)

AbbayeDeFontevraud-Plindenbaum-Wikipedia 2011 

Mon titre ensuite

Il paraît vraiment compliqué. Il l’est quand même un peu, malgré toutes les précautions que je prends. Pour bien faire il me faudrait au moins trois lignes pour exprimer ce que je veux faire sans dénaturer mon propos. Essayons quand même ! 

«  Le trouble mental induit par l’application de la segmentation binaire renforcée par la présentation en couple antinomique, par l’exemple de l’Abbaye de Fontevraud, selon les propos de Jacques Dalarun, historien médiévaliste renommé, dans le cadre du Musée éphémère de cette Cité idéale.»

 

La technique de la segmentation binaire

Elle consiste à présenter toute question sous un aspect dual, en identifiant des ensembles les plus  homogènes  possible pour arriver à voir plus clair. A deux sous-ensembles, on voit plus clair …. C’est une façon simple d’établir un ordre qui établit une hiérarchie,  valable pour des idées tout comme pour des personnes. S'il s'agit de personnes, une des conséquences est la  création d’une  frontière entre elles puisqu’on peut opposer chacune des parties à l'autre, alors qu'elles ne le sont pas forcément. Elles peuvent tout aussi bien être complémentaires dans d'autres domaines.  

 

La technique du couple antinomique

La segmentation binaire ne saurait pourtant suffire à peaufiner la hiérarchie d’une société ordonnée. Encore faudrait-il expliquer pourquoi, il est signifiant d’être un homme par rapport à une femme par exemple. Il faut donc utiliser une autre technique. C’est celle du couple antinomique qui va renforcer le sens de ce positionnement en deux parties comme dans un court de tennis, avec au milieu le filet en frontière, avec la présentation en commençant par le plus positif par rapport à ce qui ne l’est pas ou moins. Une déclinaison : riches/pauvres, beaux/moches, grands/petits, blancs/ autres, français/étrangers, d’ici/d’ailleurs, bien-portants/malades, homme/femme… La seule exception que je connais porte sur les jeunes face aux vieux parce que ceux-ci  prônent un jeunisme quasiment éternel. 

AbbayeDeFontevraud-Cloître-Nono vif-Wikipedia 2011

L’interview de Jacques Dalarun, historien médiévaliste, relative au concept de Cité idéale basée sur l’ordre, incarné par Robert d’Arbrissel, fondateur de l’Abbaye de Fontevraud

Le chercheur était  interviewé sur l’histoire de l’Abbaye de Fontevraud en Maine et Loire (Maine et Loire, 49) le plus grand monastère féminin de l’histoire de France, dans l’arrière-pays de Saumur, fondé par Robert d’Arbrissel en 1101. Le journaliste de la Lettre de l’Abbaye de Fontevraud,  éditée par le Centre Culturel de l’Ouest dont la Région Pays de Loire est le principal contributeur financier, l’interroge sur sa conception de la Cité idéale. Au Moyen-Âge, les théoriciens opposait la cité des hommes (sans majuscules) à la Cité de Dieu. L’abbaye dans cette conception « préfigurait la perfection à venir ». Plus qu’une cité, ce qu’elle n’était pas, l’Abbaye était conçue comme une citadelle abritant des élus de Dieu contre les tentations du monde terrestre :

 

«  La révolution de Robert d’Arbrissel en 1101, c’est de faire de Fontevraud le miroir intégral de la société : hommes et femmes, nobles et non-nobles, jeunes et vieux, bien portants et malades, clercs et laïcs, vierges et continentes. Fontevraud c’est un monde quadrillé par couples antinomiques qui ouvre à tous et à chacun une voie possible vers le salut, sans exclusion. »

 

Les avantages

Cela permet d’aller vite et d’être aussi vite compris des autres qui font de même de leurs côtés. On est un homme ou une femme. Si on n’est pas l’un, on est l’autre. Toutes les statistiques reposent sur cette segmentation duale. C’est  oui/non. Le raisonnement en couple antinomique renforce l’efficacité du système de hiérarchisation. Entre les deux, il n’y pas de réponse possible. Pas de salut pour ceux qui ne peuvent, ni ne veulent se laisser enfermer entre les deux, puisque le refus de répondre n’est pas pris en compte, tout comme le vote blanc n’existe pas en France. 

 

Le trouble

Il provient de l’absence de liberté pour celui qui raisonne autrement, avec plus de critères et/ou dans un autre environnement culturel. L’ordre recherché pourrait ressembler à un enfermement mental aliénant. Reprenons le classement de Jacques Dalarun. L’élément positif est cité en premier. C’est sur lui, qu’on se cale pour désigner tous les autres. Continente au Moyen-Age désigne une femme qui a déjà connu un homme, comme les veuves, les femmes chassées de chez elles ou qui s’enfuient, les prostituées… 

 

Homme – Femme

 

Nobles – Non Nobles

 

Jeunes – Vieux

 

Bien portants – Malades

 

Clercs – Laïcs

 

Vierges – Continentes 

 

Le commentaire de l’historien

« C’est un  monde quadrillé par couples antinomiques, qui ouvre à tous et à chacun une voie possible vers le salut, sans exception.» C’est pour lui une avancée notable puisqu’il n’y a pas exclusion. Présentée ainsi en raison de la faible place accordée à l’interview, cette affirmation a de quoi laissé pantois. J’ai donc cherché à en savoir un peu plus sur Jacques Dalarun, qui a beaucoup travaillé sur le sujet, en particulier sur le rôle prééminent accordé aux femmes de haute naissance à Fontevraud.  

 

La mère abbesse, chef et général de l’ordre, avait le pouvoir de diriger la communauté des femmes et celle des hommes. Elle n’avait de compte à rendre qu’au pape dans le domaine spirituel et au roi de France dans le temporel. Selon l’historien, les moines étaient vraisemblablement plus sensibles au lignage royale qu’à la volonté de respecter les principes de vie de Robert d’Arbrissel concernant le gouvernement par des femmes bien nées d'un véritable petit Etat.

 

Quant à Robert d'Arbrissel, son intention fut au départ de rassembler, sans chercher aucunement à établir une hiérarchie. Chacun pouvait venir à lui, sans classement préalable. Les autorités religieuses furent très sensibles à ce qui pour eux était un puissant facteur de désordre, une véritable menace contre l’autorité dans la société puisqu'on était conduit à critiquer des puissants devant des gens de petite condition. Robert d’Arbrissel prit en compte cette admonestation et commença à construire sa 'cité idéale', en remettant l’ordre au cœur de son projet, en séparant les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, les nobles des non-nobles, les vierges des prostitués… Vous connaissez les clivages faits à chaque fois.  

Fontevraud sous-sol-Nono-vif-Wikipedia

L’étonnant dans cette histoire

 La présentation du monde en couple antinomique conduit à une association évidente entre l'homme, le noble, le jeune, le bien-portant, le clerc et la vierge. Un tel déterminisme serait garant de l'ordre. C'était vrai au Moyen-Age, tant il est vrai, dit l'historien, que cette époque là aimait "la nomenclature". La question se pose de savoir si aujourd'hui l'influence très forte du marketing fondé sur la segmentation, couplée avec l’explosion du raisonnement numérique avec l’informatique, ne renforcent pas encore ce type de classification.

 

Pour suivre le chemin de Fontevraud

. Y aller et avant, lire l’article de Wikipedia sur Fontevraud

. Interview de Jacques Dalarun, historien, à voir dans La Lettre de l’Abbaye de Fontevraud, avril 2010 n° 12, le Musée éphémère, Robert d’Arbrissel

. Voir  la présentation de sa recherche « Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La religion faite femme. XI-XVè siècle » Fayard sur    http://www.irht.cnrs.fr/publications/religion-faite-femme.htm. Le début du titre reprend intégralement la citation de Michelet « Dieu changea de sexe, pour ainsi dire… »

. Lire aussi une sélection de son ouvrage « Robert d'Arbrissel et les femmes ». In: Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 39e année, N. 6, 1984. pp. 1140-1160. Voir plus spécialement les pages 1145 et 1146 en ce qui concerne la menace contre l’ordre établi.  

doi : 10.3406/ahess.1984.283125

url : http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1984_num_39_6_283125

. Photos Wikipedia, avec mes remerciements aux contributeurs 

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