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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Regard sur l'espace public > Quadrillage Rues et Risle > Pont-Audemer

10 Mai 2011, 15:41pm

Publié par Elisabeth Poulain

La ville de Pont-Audemer  et l’eau de la Risle

La ville porte un nom qui lui ressemble, tout en déroutant celui qui y arrive un peu par hasard. C’est vrai qu’il y a beaucoup de ponts à Pont-Audemer. Quant à la référence à la mer, c’est plutôt celle d’une petite rivière d’eau vive qui donne le ton. C’est elle qui se dédouble au cœur de la ville. Ce n’est pas un hasard. C’est là que le passage à gué était le plus aisé il y a quelques 2 000 ans pour les armées romaines. L’histoire de ce qui était une place économique d’une réelle vitalité a été franchement mouvementée au cours des vingt derniers siècles d’histoire, juste pour donner un ordre de grandeur. On sent qu’il s’est passé ici beaucoup de choses.  

   

Pont-Audemer (27), La Risle, Bras sud, Rue de la République, Cour ouverte


La Risle

    Elle prend son temps avant de perdre son identité dans l’embouchure de la Seine. Elle fait des tours et détours, avec tellement de plaisir qu’elle en fait des boucles sur elle-même, en créant des passages entre ses propres boucles. A quelques kilomètres en amont de Pont-Audemer par exemple à la hauteur du Chemin du Petit Vieux, on compte jusqu’à 6 rivières dont on ne sait pas quels sont les bras principaux et quels sont ses affluents, placés sur la carte les uns au-dessus des  autres et parfois eux. Cette drôle de rivière offre aussi la curiosité d’être souterraine sur quelques kilomètres en amont  lorsqu’elle passe  sous la forêt de Beaumont.  

   

 La situation géographique était tellement favorable que la rivière fut même rendue navigable au XVIIe siècle depuis son embouchure sur la Seine jusqu’à Pont-Audemer, ce qui explique aussi la poursuite de l’essor en ces temps pas si lointains de cette place commerciale tout autant qu’industrielle. La très forte crue de 1711 mit fin définitivement à la navigabilité. Il n’en demeure pas moins que la Risle est l’élément principal de ce fond de vallée.  

 

Pont-Audemer (27), Rue Place de Ville

   

Le quadrillage par les rues, ruelles et impasses

Elles forment aujourd’hui encore un étroit maillage perpendiculaires aux deux bras de la rivière Risle dans le centre ville qui a été préservé pour une grande partie  par les bombardements de la dernière guerre mondiale. Le centre ancien de Pont-Audemer a gardé ses maisons à colombages, ses accès à l’eau, ses rues, ses ruelles qui permettent de relier tous les points de vie et de travail entre eux dans un double quadrilatère, celui de la voirie que l’on peut emprunter à pied et parfois en voiture et celui de l’eau. 

   

La différenciation

Il est difficile de définir ce qui différencie une ruelle d’une rue, la largeur de l’espace public certainement, sa fréquentation également ainsi que ses fonctionnalités.

. Une rue dans un centre ville d’une ville ancienne où l’espace était mesurée permettait la circulation des habitants, artisans ou clients des échoppes et des ateliers, des cavaliers et des cochers conduisant toutes sortes de véhicules pour acheminer les denrées et matériaux nécessaires à la vie de la cité.

. La ruelle, quant à elle, ne pouvait laisser passer que les personnes à pied, sans possibilité parfois de se croiser, l’un se devant de se placer dans l’embrasure d’une porte pendant que l’autre passait. Dans cette acceptation, la ruelle est alors simplement une rue étroite réservée à un faible passage.

Pont-Audemer, Eure (27), Ruelle . La venelle est un terme moins usité. Venant du grec ‘veine’, il désigne une petite rue étroite enserrée entre des murs ou des haies, comme il est d’usage en Normandie. Ce qui serait très bien adapté en terme d’urbanisme par opposition à l’artère. L’image d’irrigation en plus est très parlante. Mais je n’ai trouvé aucune venelle dans le centre.

   

L’imprécision du langage

Au vu des rues et ruelles de Pont-Audemer, la simple différenciation par la largeur de la voie, plus grande dans la rue que dans la ruelle, est insuffisante. Une petite rue peut ne pas être une ruelle et la ruelle n’est pas simple à anlyser à la seule vue sans recherche sur document.  

 

Qu’est-ce donc qu’une petite rue ? C’est une voie d’accès public qui peut être courte en longueur. Elle peut aussi ne desservir aussi que quelques habitats. Il est étonnant de voir combien la langue française dispose de deux mots pour différencier la rue d’une ruelle, un mot qui n’est plus guère utilisé actuellement. Le dictionnaire ne s’y trompe pas qui parle beaucoup plus longuement de la ruelle, en tant qu’espace étroit entre un lit et le mur proche.  Dans certains cas, la faible largeur de la vie conduit à assimiler la ruelle à une impasse. Ce peut être le cas quand la ruelle ne conduit pas à une autre rue ou ruelle. L’impasse par définition signifie qu’il n’y a pas de passage au bout ; c’est aussi ce qu’on appelle un cul de sac. 

 

Pont-Audemer (27), Ruisseau des Carmes,

Le quadrillage de la Risle par bras, ruisseaux et affluents    

Les deux bras de la rivière, qui coulent grosso modo d’est en ouest, sont alimentés en outre par ses affluents de la rive gauche La Véronne, avec son propre affluent La Tourville, un affluent au centre (son nom ?) et le ruisseau du Pré-Baron en aval. Le plein centre est structuré par  les deux bras qui sont reliés perpendiculairement entre eux par trois canaux d’eau vive dont l’eau coule sud-nord. Le coteau sud recueillant une bonne pluviométrie et étant plus élevé, l’eau qui y coule est vive.  

 

Les canaux ont été creusés de façon à alimenter le centre entre les habitations pour assurer un lien avec l’eau. Celle-ci était en effet nécessaire moins peut être pour l’usage familial et privé, avec des latrines et des lavoirs, que pour les industries exigeantes en eau, telles que les tanneries, les industries papetières  et plus tardivement la fonderie. On y voit encore par exemple des séchoirs pour les cuirs. 

   

Le canal le plus en amont s’appelle  le Ruisseau aux Carmes parce qu’il passe sous la rue des Carmes, le central, le Ruisseau des Pâtissiers* qui coule sous la rue Place de la Ville où se trouvait beaucoup d’artisans pâtissiers, charcutiers… et le plus en aval le Ruisseau de la Licorne parce qu’il passe sous la rue de la Licorne... 

 

Les rues les plus larges sont transversales aux bras de la Risle,  ce qui montre bien l’importance du choix par les Romains de ce site en tant que gué. Les rues qui leur sont parallèles sont plus étroites ; elles ont pour fonction de desservir le centre. Entre les deux,  des ruelles permettent à l’intérieur des îlots d’accéder à l’eau, tout en densifiant l’habitat et le travail au sein de l’espace protégé par les enceintes.

 

Pont-Audemer (27), Ruisseau des Pâtissiers

   

L’importance de l’accès à l’eau

De loin les maisons semblent se toucher pour former un ensemble compact. Quand il est possible d’approcher par ce qui est actuellement un parking, on découvre alors que les maisons sont séparées  entre elles par un de ces petits ruisseaux d’eau vive en amont du ruisseau aux Carmes que j’ai appelé le ruisseau au canard, parce qu’un de ces palmipèdes, habitué à être admiré, s’est approprié une partie du ruisseau où il peut marcher actuellement sur ses pattes. Il a fait son nid un peu plus bas, en réussissant à grimper un ensemble de pierres de 50 cm de haut. Le ruisseau  à cet endroit mesure moins d’un mètre de large. L’eau est propre. Grâce à cet accès direct à l’eau, chacune des maisons avait l’eau courante, un véritable luxe dans les siècles passés.  Les maisons riveraines ont gardé leur latrine construite en saillie au dessus de l’eau.  

   

Quand  l’accès à l’eau devenait trop éloigné, des passages à hauteur de trottoir sous les maisons étaient édifiés de façon à fluidifier le passage et des ruelles étaient préservées entre les habitations pour accéder à l’eau, y prélever de l’eau, laver son linge ou y jeter les rebuts.  Quand on pénètre dans un de ces passages étroits, aux allures de venelles, on découvre que le passage se termine en impasse à droite, à gauche il conduit au canal. 

   

Le double quadrilatère complémentaire l’un de l’autre

Des espaces limités permettent  actuellement à des personnes de se regrouper près de l’Eglise ou à des voitures d’accéder par l’arrière à des logements, sans que l’on sache si cette accessibilité n’est pas due à la destruction d’habitats devenus insalubres  au fil du temps. A voir la carte, l’Impasse de la Laiterie semble pourtant exister depuis longtemps. Les bombardements ont certainement aussi joué leur rôle de « nettoyage par le vide » en proximité du centre de la ville. La place du marché, qui était très active au XIXè siècle, est devenue un espace en bordure de la zone reconstruite après la guerre. Son intérêt est de re-découvrir les maisons anciennes bordant la Risle dans le quadrillage urbain.                 

   

L’originalité de Pont-Audemer n’apparaît qu’une fois de retour chez soi, lorsqu’on s’apprête à essayer de décrire ce qu’on a vu, comme toujours trop vite, en se promettant que la prochaine fois, c’est promis, on prendra le temps…Les rues du centre qui quadrillent la ville ancienne sont à peine plus large que le bras le plus central de la Risle. Quant aux ruelles intérieures des îlots de maisons, elles sont très étroites, autant que le ruisseau que j'ai appelé "le ruisseau au canard".  

    Pont-Audemer, Eure (27), Ruelle près Rue Jean Jaurès


Une question d’équilibre en somme, avec des maisons relativement hautes de 3 ou 4 étages en moyenne, dont le dernier sous les toits et un espace public,  très travaillé, vitalisé par des ponts actuellement empruntés par les voitures et les piétons. La rivière ne se traverse pas à gué. Les ruisseaux de maison à maison, quant à eux, ne se franchissent pas, même s’il doit certainement exister des endroits où cela est possible. L’ingéniosité humaine est sans limite. C’est ainsi qu’une des personnes utilise le ruisseau aux pâtissiers (celui qui fait suite au ruisseau au canard) comme aire de stockage de son bois de cheminée. Il lui a suffi de poser en hauteur une planche de bois sur des briques au travers et d’y empiler ses bûches dans le sens du courant cette fois-ci mais au dessus.   

Une hypothèse historique

L’histoire de ce site est à la fois riche et mouvementée. Les Romains, qui l’ont occupé militairement, y ont édifié des ponts pour faciliter leurs manœuvres logistiques et l’approvisionnement des troupes. Les Gaulois l’ont conquis à la fin du IIIè siècle, puis c’est au tour des Barbares scandinaves au VIIIè siècle. En 911, Pont-Audemer fait partie de la donation de Charles III à Rollon le Marcheur, un grand chef norvégien, qui fonda en fait la Normandie. Ce sont des Danois qui s’installent alors.  

   

Arrive ensuite une période très mouvementée où Français et Anglais se disputent le site. C’est le moment choisi pour y construire des enceintes. La guerre de Cent Ans permet au Roi de France de reconquérir une ville bien meurtrie. Trois siècles passent avec des fortunes diverses. C’est au tour des Huguenots de reprendre la ville. Chaque occupant eut à cœur d’aménager l’espace en fonction de ses besoins, tant militaires que civils et économiques.   

   

Pont-Audemer (27), Eglise, Rue de la République, Impasse Thiers

 

Quant à l’Eglise, autre puissance tutélaire, elle ne donna pas non plus dans la simplicité. Pont-Audemer était séparé entre l’archevêque de Rouen  et l’évêque de Lisieux  car la Risle était la frontière entre les deux et aucun ne voulait laisser à l’autre un endroit aussi stratégique et riche. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands en firent le siège de la Kommandatur. Les habitants furent délivrés par des soldats néerlandais le 26 août 1944.  

   

Tant de présence militaire différenciée, couplée à de si forts enjeux économiques, ne peut être neutre en terme d’urbanisme et de quadrillage d’une ville située à un endroit si stratégique proche de la mer et à l’embouchure d’un grand fleuve, qui commandait une bonne partie de la France du Nord-Ouest et de son approvisionnement.      

   

Pont-Audemer (27), Rue de la république, Cour ouverte

 

Aujourd’hui  

 

Pour le touriste, Pont-Audemer est une ville à taille humaine qu’il fait bon découvrir, surtout en fin d’après-midi quand vient le printemps. On y a plaisir à admirer l'ingéniosité et la diversité des maisons à colombage, à voir les jardins et retrouver des terrasses de café avec des gens du coin surpris à discuter de la soirée à venir et de la semaine qui vient de s’écouler, des boutiques ouvertes, des charcuteries à la vitrine attractive… et des canards heureux de barboter bien à l'aise dans leurs baskets palmés.  

   

Pour suivre le chemin

Je dois remercier la Communauté de Communes de Pont-Audemer ainsi que l’Office de Tourisme d’avoir si aimablement répondu à mes demandes d’explication et à mes questions. 

Pont-Audemer (27), Carte du centre

Beaucoup interrogations demeurent sur le nom des canaux, bras, ruelles et voies…Je crains d'avoir fait une erreur de nom sur le ruisseau des Carmes. Je me pose aussi beaucoup de questions sur des points aussi fondamentaux que la date de creusement des ruisseaux entre les bras. Il faudrait également vérifier l’évolution des noms de rues au cours des siècles et comprendre en particulier le sens de l’appellation « Place de Ville » pour une rue. Est-elle ce qui reste d’une place après la construction des grandes voies traversantes Nord-Sud que sont la rue de la République et sa parallèle la rue Sadi Carnot ?     

   

. Quelques sources

http://fr.wikipedia.org/wiki/Risle

http://www.ville-pont-audemer.fr/accueil.php

http://www.ville-pont-audemer.fr/tourisme/ville-eure-haute-normandie.php

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pont-Audemer

. Photos Elisabeth Poulain



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