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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Samuel Van Hoogarten est là, quand la porte s'ouvre...

7 Février 2013, 12:16pm

Publié par Elisabeth Poulain

Imaginez, vous êtes dans les années 1654-62, vous habitez Dordrecht dans les Provinces unies des Pays-Bas, une contrée très prospère et qui est aussi votre ville natale. Vous venez de vous marier six ans auparavant et pour avoir un revenu régulier, vous avez accepté la charge de directeur d’un Hôtel des Monnaies, une fonction qui rapporte vraisemblablement mais qui ne vous offre pas forcément une grande stimulation intellectuelle. Peintre, vous êtes aussi un lettré et un essayiste. Vous publiez un traité sur l’art de peindre pour faire connaître vos idées tout en continuant à pratiquer. Quand vous prenez vos pinceaux, vous choisissez des thèmes qui relèvent de l’art de vivre au plus proche de ce qui est votre vie ou qui pourrait l‘être, sans faire comme beaucoup d’autres, chercher le mécène que vous pourrez représenter dans sa majesté et/ou sa beauté, même s’il a ni l’un ni l’autre. Vous êtes un maître dans la théorisation de la perspective et pour le prouver, vous allez l’appliquer dans vos œuvres peintes, en choisissant des thèmes les plus simples pour mieux faire ressortir la technique.

 

Samuel van Hoogstraten Still-Life 1666-1668 Wikipedia 

Parmi les thèmes qui sont chers au peintre, on trouve en effet des scènes de vie d’intérieurs de famille bourgeoise, avec femme(s) et petit enfant au berceau ou sans personnage, ce qui est encore plus étonnant, avec des scènes de ménage à prendre au sens premier, avec balai et pantoufles. Dans le même temps, d’autres grands noms de la peinture choisissaient de préférence de représenter le roi Louis XV  maitrisant un cheval fougueux  avec un brio forcément royal (Charles le Brun), beaucoup des grands paysages avec château et/ou église ou des portraits de jeunes filles en symbole de la fleur à éclore (Vermeer) … Quant à Samuel van Hoogstraten, il défiait les codes de la façon la plus tranquille qui soi, en montrant la sérénité qui découle d’un intérieur cossu bien tenu avec maitresse de maison et servantes à ses ordres pour balayer, nettoyer, faire briller, cirer…

Un de ses tableaux très connu montre un homme à sa fenêtre. C’est sa première œuvre très personnelle dans cette optique si singulière, qui est de donner à voir celui qui regarde sans dire ce qu’il regarde, de représenter ce qu’on a avec soi sans dire qui on est  ou d’indiquer le chemin sans dire où l’on va. Samuel Van Hoogstraten va par exemple  représenter des petites scènes de vie inerte comme un vide-poche accroché à un mur qui forme un tableau dans le tableau. Dans la maison, le peintre choisit de montrer le seuil de la porte ou le couloir plutôt que la pièce elle-même. Avec à chaque fois, une attention forte et fine à la fois à l’espace intérieur présenté comme dans une scénographie extrêmement précise. Il ne s’agit plus de montrer un décor qui a pour fonction de servir d’écrin au héros qui fait l’objet de tout le savoir-faire de l’artiste.   Samuel-Van-Hoogstraten-Man-at-a-Window-1653-Wikipedia

Il s’agit de prendre le décor du foyer comme sujet principal à la façon d’un ethnologue hédoniste qui connaitrait la douceur d’une soierie, la sensualité d’un bois ciré, la brillance d’un carrelage brillant de propreté, presque l’odeur de la cire du bois en vue de pouvoir au mieux assurer un bon accueil à celui qui entre. C’est là que se situe la plus forte originalité de ce grand peintre de l’Ecole hollandaise, réussir à montrer par ses œuvres de façon figurative et très contemporaine la grande importance attachée à l’entrée dans la maison ou le passage d’un espace à un autre. C’est aussi à ce moment-là que les portes entrent en scène, pour aller du plus général vers le plus intime, de ce qui est à la vue de tous ou presque vers le caché.

Il y a toujours des fenêtres et presque toujours des portes dans les œuvres du peintre. Toutes les deux -fenêtre et porte- ont en commun de laisser passer la lumière, une « denrée » rare et précieuse dans la ville dense de la seconde moitié du XVIIe siècle.  Les fenêtres donnent cette lumière si nécessaire à l’artiste comme à ceux qui vivent là ; elles servent aussi de faire-valoir à l’ouverture des portes. Elles permettent d’éclairer l’espace chacune à sa façon, en lui donnant en outre couleur et chaleur. Sans les fenêtres, l’approche des portes serait différente. Quant aux portes ouvertes vers soi ou dans l’autre sens, mais jamais complètement pour ne pas laisser oublier leur capacité à se fermer, elles conduisent le regard vers un ailleurs qui permet déjà l’appropriation de l’espace à venir dans une nouvelle séquence de vie, qui chacune est différenciée de la séquence précédente ou à venir, en fonction de son usage. Le carrelage vient en renfort pour compléter le pouvoir de la porte. Il peut, au gré du peintre, se différencier franchement des pièces d’intimité par opposition avec les passages de circulation.

Samuel-Van-Hoogstraten-Les-pantoufles-1654-1662- 

A examiner attentivement son tableau le plus célèbre intitulé « Vue d’un corridor » ou « Vue d’un couloir » et au XIXe siècle « Les pantoufles », on a le plus grand mal à comprendre  ce qu’a voulu dire le peintre. La date elle-même intrigue. Pour certains connaisseurs, la toile daterait de 1670, pour d’autres de 1662, d’autres encore lui attribuent deux dates dans le doute, 1654-1662. L’absence de tout personnage, le cadrage lui-même interpellent. Dans le fond, on voit des morceaux de tableaux, de la chaise, de la table à la nappe or, rien d'entier, comme un aperçu. Le regard bute sur cette paire de pantoufles posée au sol sur le seuil de ce qu’on présume être une pièce raffinée, à la frontière avec le corridor au carrelage rouge terre cuite, dont on ne voit rien d’autre que cela, et la pièce du premier plan moins recherchée avec un balai non rangée à gauche posé au mur à côté d’un grand torchon. Quant au mur à droite de la porte, son état laisse à supposer qu’on est dans une pièce de service, une cuisine…

Cette toile de 103 sur 70cm a tellement intrigué et agacé qu’au XIXe un ou des peintres forcément anonyme-s a-ont rajouté un chien, une petite fille et une fausse signature…Les pantoufles surtout ont beaucoup fait jaser ; à cause d’elles, on a parlé d’une « liaison amoureuse ». Par contre le balai et le torchon curieusement n’ont inspiré personne. On n’en parle même pas, si ce n’est en passant, de même que le nom de la toile qui a été modifié pour devenir plus parlante.

Samuel-Van-Hoogstraten-Vue-d'un-couloir-1662- 

Vue d’un couloir, l’autre toile de l’artiste, date de 1662. Elle n’a suscité ni le même engouement, ni le même trouble. Plus grande que la précédente  (264 x 137cm), elle fait preuve d’encore plus de maîtrise technique, comme si la première était un exercice en vue de la seconde. Curieusement, on « retrouve » un chien au premier plan et un chat au second qui tous deux ont dû  inspirer les copieurs du XIXe siècle. Le balai  est bien là, presque en majesté, en plein lumière et non plus dans l’ombre. La demeure est beaucoup plus cossue. Cette fois-ci, il y a une entrée avec deux colonnes pour montrer qu’on est dans la demeure d’un homme cultivé. L‘arcade au-dessus renforce la volonté de paraître avec ces deux bustes de l’Antiquité, qui retiennent le regard, sans possibilité d’aller au-delà.

Le dallage prend une grande importance, non seulement à cause de sa composition de croix noire sur fond blanc, mais aussi grâce au positionnement des croix qui indique les espaces à vivre et rythme l’avancée vers le fond. Le titre est trompeur car il n’y a plus de couloir à proprement parler, mais une enfilade à quatre séquences, avec le choix fait par le peintre de privilégier la partie droite mais sans négliger la partie gauche du tableau. Il n’y a pas de porte entre l’entrée et la pièce où la maitresse de maison reçoit un visiteur. On distingue seulement une porte ouverte dans la pièce du fond, qui est vraisemblablement une chambre au vu de son carrelage rouge et blanc. On ne peut manquer de s’interroger à nouveau sur la présence de ce balai d'apparat au bois ciré, du chien, du chat à droite au second plan et du perroquet dans la cage suspendue dans l’entrée, avec la dame dans la lumière alors que l’homme a gardé son chapeau sur la tête…Autant d’éléments qui intriguent sans que l’on ait d’explication.

Portes-Fenêtres-Dordrecht-Vieille-ville-Hofstraat-Wikipedia

Peut-être pourrait-on y voir un lien avec les nombreux séjours que fit le peintre en Europe.  Toute sa vie, Samuel van Hoogstraten a voyagé, d’une façon que nous avons peine à imaginer maintenant. Car on bougeait beaucoup dans la seconde moitié du XVIIe siècle, à une époque où les déplacements se faisaient par diligence tirée par des attelages de chevaux. Il a ainsi pu comparer les différents modes de vivre et de peindre entre Amsterdam, la Haye, Dordrecht d’un côté et de l’autre Arnheim et Cologne  (Allemagne), Vienne , à Rome  et Londres ... C’est cet apprentissage interculturel qui lui a permis aussi de devenir un peintre renommé de scènes urbaines de grande ampleur, tout en revenant toujours à la dimension humaine du foyer, avec une profonde singularité et une étonnante modernité. Il a travaillé à la façon d’un photographe capable de traduire une atmosphère avec un cliché. Sans jamais oublier qu’aux Pays-Bas, le logement se doit d’être ouvert à la vue, parce qu’on n’a rien à cacher et parce que l’accueil est au cœur des relations sociales.  

Ville-Dordrecht-Carte-1652-Blaeu-Université-Groningen-Wikipedia

Pour suivre le chemin  

. Une biographie succincte du peintre sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Samuel_van_Hoogstraten_(peintre)

. Les tableaux sur http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/h/hoogstra/index.html 

. Je ne résiste pas à vous montrer cette belle photo d'un contributeur de Wilkipedia d'une rue ancienne de Dordrecht ainsi qu'un plan fascinant de la vieille ville détenue par l'Université de Groningues. Mes remerciements à tous. .  

 

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