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Le Blog d'Elisabeth Poulain

The Running Fence > Le Mur de Tissus d'Aviation > Christo & Jeanne-Claude

10 Septembre 2013, 17:05pm

Publié par Elisabeth Poulain

L’espace, le mur, les gens et le temps limité. Le Running Fence est d’abord un concept de ces deux artistes visionnaires créateurs et révélateurs de paysages bien réels que l’on peut sentir, toucher, voir. Des murs plus que des murs et pourtant de vrais murs, qui vont devenir plus « murs » pendant un temps toujours éphémère. L’espace est non seulement le cadre d’un grand évènement culturel. Il est au cœur de l’évènement lui-même, comme tous les gens qui vont participer à l’affinement du projet dans une véritable « concertation de mur » à l’échelle américaine, pendant un temps fixé au départ. C’est dire qu’il ne saurait y avoir deux murs semblables puisque ce mur est spécialement conçu pour cet espace-là, par les gens qui vivent dans l’espace choisi pendant un temps court fixé en accord avec les autorités.

Running Fence, Californie, Cristo & Jeanne-Claude, 1972-1976

Un mur pour révéler l’espace. Aucun espace ne ressemble à un autre. On peut avoir des traits communs qui vont caractériser les paysages communs à des espaces appartenant à un même groupe. C’est la façon de réunir des paysages appartenant à un ensemble. Quand on veut procéder à une aventure différente - je ne dis pas contraire - il est d’autres façons de procéder.

. La première est d’ériger un monument symbolique de hautes dimensions comme une stèle à valeur totémique. C’est le cas par exemple en France de la haute Croix de Lorraine implantée à Colombey-les-deux Eglises pour honorer le Général de Gaulle, le libérateur de la France.

. L’autre façon de faire est de faire courir un mur  à travers le paysage, comme un ruban enroulé qui se déplie. Le plus bel exemple de ce symbole allongé, adapté au sol, qui en épouse les montées et les descentes, est la Muraille de Chine dont on dit qu’elle est le seul monument fait par la main de l’homme visible de l’espace. Son tracé est très particulier puisqu’il cherche à joindre les endroits les plus hauts pour voir l’ennemi, avec des points de passage au plus bas là où passent les gens, les animaux de charge et les marchandises. Ce mur, qui peut prendre des noms très diversifiés, offre à la vue une acuité toute particulière comme si on pouvait voir un grand serpent onduler et changer devant soi. Une sorte de mur-vivant. Notons qu’il offre aussi la singularité de comporter aussi des tours aux endroits de passage pour récupérer en partie le pouvoir de vision au loin.

Le mur de Cristo & Jeanne-Claude et la Frontière. Il se situe volontairement ni en Asie, ni en Europe mais en Amérique du Nord, dans un Etat de l’Ouest, près du bord de la mer, en Californie dont la découverte  à la fin du XIXe siècle  a symbolisé l’ouverture d’un nouveau monde au-delà du monde connu. Cet immense espace qui intègre dans ses gênes historiques la marque si prégnante de la Nouvelle Frontière incarnée par la poussée vers l’Ouest, pour reculer la frontière de l’homme civilisé sur l’inconnu. Cette ouverture dans cette frontière est toujours perçue comme le symbole de l’aventure humaine et  l’accès à une nouvelle richesse, non seulement pour les Etats-Unis mais pour tout le monde occidental. Cette attirance de la frontière vécue comme un mythe est encore aujourd’hui une réalité mais cette fois-ci vue de façon négative  doublement inversée. Ce ne sont plus les hardis aventuriers et les explorateurs qui vont à l’Ouest conquérir des terres nouvelles ; ce sont les populations du sud de l’Amérique du Nord  qui sont empêchées de se rendre aux EUAN pour y trouver du travail. Les murs de cette frontière sont terriblement meurtriers.

Running Fence, Californie, Cristo & Jeanne-Claude, 1972-1976 

Ce « Running Fence », la clôture courante, de Christo et de Jeanne-Claude n’a pas du tout cette connotation. Eminemment paisible, elle s’inscrit dans le mythe américain. Elle marque le travail de l’homme et sa fierté de faire au sein d’une communauté en y associant la force de chacun pour la réalisation d’un projet commun.

Ce mur, désignée sous le nom curieux à nos oreilles françaises de « clôture » est une palissade de tissus de nylon blanc qui se gonfle avec le vent. Son empreinte au sol est très légère car les parois de tissus sont fixées sur des poteaux d’acier ancrés dans le sol. Elle offre une belle surface en elle-même, car ses dimensions sont imposantes, tant en hauteur qu’en longueur.

Cette clôture de 5,80 mètres de haut court sur  37 kilomètres de long dans les collines boisées californiennes, avec parfois des endroits  des grandes prairies où sont blotties  des grandes installations agricoles près d’une route. Le tracé a été établi avec soin pour offrir le plus de visibilité sur l’ensemble, le plus de sinuosités de façon à voir danser le serpentin blanc avec ses voiles gonflés de vent de colline en colline en passant par les fonds de vallée et offrir finalement le plus de sens. Il ne s’agit pas de jouer à imaginer un mur de quelques mètres de long. L’objectif est aussi mental. Il faut un vrai mur qui fait plus que de composer avec le paysage et d’en révéler la finesse et la richesse. Il se met à son service tout autant que des hommes et des femmes du coin qui travaillent à sa réalisation et qui vont vivre avec lui un certain temps.

Running Fence, Californie, Cristo & Jeanne-Claude, 1972-1976

Car comme tout mur, il coupe, bloque, pas seulement le vent et repousse les gens, les animaux, les engins agricoles d’un côté ou de l’autre. Un mur est toujours un désorganisateur de ce qui a été et un nouveau canalisateur. Il a donc fallu créer des passages afin d’organiser les flux qui existaient naturellement avant. De nombreuses séances de travail ont été réalisées sur place avec les acteurs du mur, les villageois, les fermiers, des salariés d’une ancienne usine de tissus d’aviation qui cessait son activité… sans compter l'application des procédures devant les instances pour régler les questions juridiques dans une optique de développement durable. C’est un mur fait pour unir et ne pas nuire.       

Le projet, l’œuvre du couple, un jeu avec le temps. Les deux créateurs sont les concepteurs-réalisateurs du « Running Fence » du début jusqu’à la fin. C’est une des raisons aussi pour laquelle l’œuvre est éphémère. Ils sont  ceux qui vont lancer, engager, diriger, suivre et participer directement sur leurs fonds propres et en assumant tous les risques, comme les entrepreneurs, du début du chantier jusqu’à la fin. Ils ne sont pas propriétaires du sol ; par contre ils s’engagent totalement en prenant le temps nécessaire. Ce mur, qui est leur «enfant » est pourtant de leur propre volonté aussi la création de tous ceux qui ont participé à cet évènement original de création vivante d’un paysage créé dans un paysage mythique de la grande forêt californienne.

Cette dimension humaine fait partie intégrante du mur et toutes les étapes de la réalisation qui constituent autant de séquences de création. Le dossier de vie du mur qui a grossi à chaque étape fait partie intégrante de ce mur de tissus, éphémère sur place et qui va poursuivre sa vie par  les photos admirables prises en particulier par Jeanne-Claude mais pas seulement. C’est Christo qui ensuite dessine le mur une fois implanté, après l’avoir fait sur papier et imaginé dans sa tête. Pour ce faire, il choisit les outils les plus simples que l’on puisse imaginer, sa main qui tint les crayons de bois et les crayons de couleur et le papier marouflé (= collé)  sur toile pour assurer sa solidité.

Running Fence, Californie, Cristo & Jeanne-Claude, 1972-1976 

Le mur est ensuite dessiné séquence par séquence, chacune d’entre elles devenant une œuvre  originale en deux parties, avec le paysage en dessous et une carte au-dessus pour montrer la portion dessinée du mur. Les dimensions des  deux dessins (91 x 243 cm et 35 x 243 cm) répondent à la nature du mur. Elles évoquent aussi le ruban dont on voit le tracé sur la partie du haut et sur la partie du tracé de quelques centaines de mètres choisie par Nestlé. Il est possible d’imaginer que la longueur du Running Fence (37 kilomètres) a ainsi donné vie à un nombre (inconnu) d’œuvres dont aucune séquence ne ressemble à une autre et qui toutes assemblées reconstitueraient l’œuvre.

Le crayonné de Christo 1985 choisi par Nestlé est étonnant par ses couleurs douces sur l’avant, couleur de blé mûr, et qui va en se grisant à mesure que le regard  avance vers les collines. On a à peine eu le temps de voir les bâtiments de la grande installation agricole en partie gauche, que l’œil  prend déjà le chemin qui va de la grand-route vers le bas des deux collines en haut, en coupant le mur de tissus.  C’est la partie basse de la composition (243 cm x 91) ; la partie haute avec la carte mesure 243 cm x 35 de hauteur. Les deux parties sont reliées par un petit espace blanc qui apparaît comme un ruban bien repassé pour ne pas troubler l’oeil.La photo que vous voyez ne restitue que la partie basse de l'oeuvre.   

Les dessins sont complétés par des photos admirables qui donnent une toute autre ambiance du « Running Fence », surtout quand les clichés sont pris dans la forêt. La blancheur du mur éclate dans les couleurs sombres de ces bois vallonnés.  Voici, comment les deux artistes présentent leur Running Fence, avec un goût très américain pour la description de leur œuvre par  des chiffres : « Running Fence was 18 feet (5.5 meters) high and 24.5 miles (39.4 kilometers) long. The art project consisted of 42 months of collaborative efforts, 18 public hearings, three sessions at the Superior Courts of California, the drafting of a 450-page Environmental Impact Report and the temporary use of the hills, the sky and the ocean at California's Bodega Bay.”      

Quelques précisions sont apportées par Helmut O. Maucher, le PDG de Nestlé SA. Le chantier « a mobilisé 500 volontaires; il a donné du travail pendant un an aux ouvriers  d’une usine de fabrique de parachutes mis au chômage à la fin de la guerre au Vietnam… Le coût total s’est élevé à 3 millions de dollars, qui ont été financés par la vente de dessins et de collages… L’artiste se fait entrepreneur et se préoccupe de toutes les phases de la réalisation et du financement de ses idées ».

En réalité, le couple se partageait les tâches, à lui Christo  la créativité et l’avancée du projet en discutant et en échangeant avec les gens, une dimension qu’il considérait comme partie intégrante de son travail de création en concertation avec les habitants et plus, à elle, Jeanne-Claude, plus spécialement l’organisation, la sauvegarde et la transmission de la mémoire de l’œuvre. La démarche entrepreneuriale a été saluée par le PDG de l'entreprise qui a donné aussi cette explication au choix du groupe: c'est en Californie que Nestlé réalise son plus gros chiffre d'affaires aux EUAN, de là à penser que les bâtiment que l'on voit sur la gauche sont ceux de Nestlé, c'est une hypothèse vraisemblable. Mais cela n'est pas dit.   

Running Fence, Californie, Cristo & Jeanne-Claude, 1972-1976 

Selon Christo,  « Notre travail parle de liberté … L'urgence d'être vue est d'autant plus grande que demain tout aura disparu… Personne ne peut acheter ces œuvres, personne ne peut les posséder, personne ne peut les commercialiser, personne ne peut vendre des billets pour les voir…»  

Les évènements de Christo et Jeanne-Claude duraient en général deux semaines. J'ignore quelle a été la durée d'implantation de ce mur de toile. Par contre je sais que l'opération elle-même s'est déroulée de 1972 à 1976! Dans le cas du Running Face, ce n'est pas tant la durée d'exposition (deux semaines) qui comptent, que la durée de réalisation au sens le plus large (208 semaines) qui a permis à des centaines de personnes de voir et de sentir autrement, grâce à l'oeuvre de deux créateurs tout  a fait complémentaires, Christo pour toute la partie artistique et concertative et Jeanne-Claude pour l'organisation et la transmission de leurs créations. Grâce  au travail  invisible et sans retombées médiatiques, ce que tous deux  ont réalisé reste vraiment  vivant pour des milliers de personnes. Un hommage doit leur être rendu maintenant que cette création éphémère a rejoint un autre espace, celui de l'art et celui de la mémoire ...

 

Pour suivre le chemin

. Se référer au site très riche en informations, documents préparatoires… des deux créateurs sur lequel vous trouverez  aussi des superbes clichés http://www.christojeanneclaude.net/projects/running-fence  

. Lire aussi les pages Wikipedia bien documentées consacrées au couple   http://fr.wikipedia.org/wiki/Christo_et_Jeanne-Claude  dans lesquelles on découvre que l’artiste, bulgare d’origine, a été très choqué par l’érection du Mur de Berlin en 1961. Le couple a ensuite travaillé sur l’Iron Curtain, un mur de barils de pétrole (Paris, 1962, non réalisé par interdiction de la préfecture de police), puis sur le Valley Curtain, un rideau de couleur safran  qui traversait une vallée de l’Etat du Colorado. Une photo montre cette dernière réalisation.   

. Voir « La Collection d’Art Nestlé » de la société Nestlé qui présentent quelques-unes des œuvres acquises par la société mère du groupe mondial dont le siège est à Vevey sur la rive nord du lac Léman à l’Est. C’est une publication 1993 Nestlé S.A., CH -1800 Vevey, Suisse, introduite par une préface du Président et Administrateur-Délégué de Nestlé S.A., Helmut O. Maucher. Par deux fois dans son texte, le président utilise le terme de « large » (« les activités culturelles au sens le plus large » et d’ « élargissement de notre horizon ». Sur les 19 artistes qui figurent dans l’ouvrage, deux ont travaillé sur le mur en tant que mur à la fois de séparation, d’union et de création d’un autre rapport à l’espace. Outre Cristo & Jeanne-Claude,  il y a Ulrich Rückriem sculpteur et tailleur de pierre qui ouvre le livre et fait la couverture de ce que le président appelle une « plaquette » et moi un ouvrage d’art.

Cet ouvrage m'a été offert par le siège de Nestlé il y a quelques années. Je l'ai toujours gardé. Je m'en suis servi dans mes cours notamment pour montrer ce qu'une multinationale européenne à vocation mondiale faisait en matière d'art et de création de valeurs. Pendant mes cours, l'ouvrage, qui était à la disposition des étudiants en 5e année d'école d'ingénieurs agro-alimentaires, circulait dans l'amphithéatre.  

. Le site de Nestlé Monde sur http://www.nestle.com/    

. Nestlé va ouvrir en 2016 un centre d’art et un centre ludique à Vevey pour fêter ses 150 ans dans son ancien siège complètement rénové, selon la Tribune de Genève sur http://www.tdg.ch/suisse/nestle-s-offre-centre-ludique-55-millions-vevey/story/29307080

. Pour Vevey, http://fr.wikipedia.org/wiki/Vevey

. Photo Nestlé Art Collection à retrouver dans l'album " Art3 2013" 

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massage 08/10/2013 15:34


j'avais entendu parler de cela, mais j'ignorais qu'il y avait eu un procès. Ce qui signifit qu'au minimum une partie de personnes était mis devant uen situation qui leur posait un problème autre
que de goût ou que d'éthique. L'art peu déranger, ce n'est pas un problème, on ne peut pas plaire à tous, mais quand une création est imposée au point de bouleverser ce qui est naturel sans rien
apporter de positif ni de constructif, c'est que l'oeuvre n'a pas sa place. C'est grandiose d'avoir fait quelque chose de cette taille, c'est stupide de l'avoir fait sans penser aux conséquences,
et d'avoir refusé les compromis (puisqu'il y a eu procès). Ce n'est pas de l'art qui mérite d'être mis en valeur, ce n'est rien de plus que de la matérialisation egotique.

Elisabeth Poulain 08/10/2013 15:55



Ce qui serait intéressant dans ce cas d'école d'art limité dans le temps, à la fois spatial et temporaire, conçu avec les gens, serait de savoir maintenant, ce qui s'est passé après.


Quelle a été la suite de l'histoire? Comment les gens ont-ils vécu l'enlèvement des toiles? S'y sont-ils attachés? Ou au contraire, en ont-ils été contents? Poussé un soupir de soulagement?


Parce qu'il y a toujours un avant, un pendant, un après. Mais on ne connait jamais les suites d'une histoire...  



herbalife 12/09/2013 13:11


Déjà bravo pour la qualité du blog, du contenu. Belle qualité rédactionelle aussi, c'est appréciable sur un blog, et tellement rare... Pour en venir au sujet de l'article, si l'art est une
liberté de création, je ne vois pas l'intérêt d'ennuyer tout le monde (les agriculteurs, casser une route naturelle de la faune, etc. L'art est créativité, l'art est liberté, mais pas au
détriment de ce qui est naturel, ni des autres individus.

Elisabeth Poulain 12/09/2013 15:09



La question que vous posez une vraie question. Elle est même fondamentale. C'est bien pour cela qu'il y a eu plusieurs recours devant des hautes instances judiciaires pour sauvegarder les
corridors pour les animaux... Avec là aussi des effets forcément non-positifs et sur les gens, la faune, la flore. C'est la question fondamentale du changement irréversible, volontaire, sans en
connaître les effets pervers non prévus. 


En ce qui concerne le Running Fence, il y a peut être eu aussi une volonté de la part des créateurs d'apporter quelque chose en plus aux gens de là-bas en braquant le projecteurs sur eux,
mais sans savoir ce que cela allait donner. Le président de Nestlé l'a bien senti qui dit dans sa préface, que ce projet a donné du travail pendant une petite année aux ouvriers de l'entreprise
de parachutes qui a du cesser ses activités du fait de la  fin de la guerre au Vietnam!


Ce qui m'a intéressé,


- c'est la boucle entre la tension en Europe qui a donné naissance au Mur de Berlin un mur qui coupe, et qui se transforme en mur qui unit et cela par le fait d'un ex-citoyen de la Bulgarie,
pays fermé d'Europe, satellite de l'URSS;


- et ce que l'on découvre ou redécouvre dans ce RF est  que le plus important c'est la concertation qui est au coeur du projet d'une façon étonnante, d'autant plus qu'elle s'inscrit dans une
démarche affichée d'entreprise.     


Ce qui était possible en 1972-1976 ne l'est plus maintenant. C'est la seule certitude que npus puissions avoir.  Et merci pour vos remarques!