Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le Blog d'Elisabeth Poulain

Une photo de D. Prigent, Le Château de Chinon, le Falun force 4

8 Mai 2014, 16:42pm

Publié par Elisabeth Poulain

Daniel Prigent est le responsable du Service archéologique départemental de Maine et Loire. Chercheur associé au CNRS, il est également l’auteur de nombreux ouvrages et photographe. Il aime la Loire  qu’il connait bien, non seulement dans l’histoire mais dans sa plus grande diversité paysagère, dans ses relations avec les gens au cours des siècles et avec la pierre. En témoigne notamment un de ses articles sur « La Loire : de la carrière au monument » qui porte sur le falun. L’étude est parue dans Géosciences enrichi de nombreuses cartes, points de vue complémentaires par d’autres chercheurs et des photos superbes dont une des siennes en particulier, celle du château restauré de Chinon.  

Chinon château-D.Prigent- SG107111-1

La photo du château de Chinon.  Elle a été prise au mois d'avril vers 17h au soleil couchant quand le soleil nimbe encore l’ensemble du paysage d’une lumière douce, à la fois fine et enveloppante et sans brutalité. On voit à peine l’eau en premier plan et la rive herbée. On ne fait pas non plus attention aux voitures sur les quais. Leurs arbres, des platanes me semblent-ils, n'ont pas encore retrouvé leur important feuillage, qui masquerait sinon la première rangée de maisons sur les quais et une partie de celles qui sont en second rang.

Les maisons de Chinon. Pour les plus anciennes, elles offrent la première découverte de la couleur du falun. La différence d’orientation amuse à ce moment-là entre la seconde rangée de maisons à pignon et celles de devant qui ont dû être construites plus tardivement avec plus de diversité de matériaux.

Le  regard monte ensuite directement vers le château étiré en un long ruban de tuffeau.  Il est quasiment aussi long que la vieille ville dense qu’il surplombe au moins sur la photo, avec de fortes différences entre ses différentes séquences. Tout change d’une partie à une autre, les hauteurs des murs d’enceinte, les usages visibles d’en bas, selon qu’il y des arbres qui ont déjà retrouvé leur feuillage derrière, des tours,  des parties habitées et aussi surtout les couleurs des murs.

La pierre de cette forteresse constitue la forte caractéristique de cette construction qui a couru sur une longue période de temps. En partant de la droite vers la gauche, on découvre du falun un peu grisé, qui prend des irisations  vertes dues vraisemblablement  à la végétation proche en dessous du mur et au-dessus, des parties fortement jaunies en plusieurs endroits, parfois sous le vert, et de grandes surfaces claires pour finir à nouveau vers l’ouest par une tour falun brun clair. Ce sont les parties en falun jaune qui intriguent le plus.

Une troisième bande longitudinale s’étend tout du long entre les maisons du bas et le long ruban haut du château. C’est un endroit très intéressant végétalisé dont la terre est retenue par des murets de falun dont la couleur tend à se fondre dans la falaise, comme certaines parties de l’enceinte au-dessus. A cela, une explication. Elle est donnée par Daniel Prigent dans le titre de son cliché « Le château de Chinon dominant la ville et la Vienne, sur la falaise de tuffeau de Touraine (Crétacé supérieur), est construit en grande partie dans ce même matériau      

 Chinon château-D.Prigent- SG107111-1  

Les héros de Daniel Prigent, qui forment ses thèmes privilégiés de recherche pour cet article, sont au nombre de trois qui sont,

. le falun, la pierre blanche ou jaune au cœur tendre est une véritable éponge qui signe le temps d’une façon proprement vertigineuse. Elle est réellement une pierre qui parle grâce à ses nombreuses inclusions qui permettent de lui affecter une date dans l’histoire. On la trouve principalement dans le grand demi-cercle Sud-Loire qui va de l’ouest de  Romorantin à l’ouest de Saumur et au nord dans le bassin amont du Loir ;

. l’usage qu’en ont fait les gens à travers les siècles, en particulier lors des constructions des bâtiments les plus divers, des maisons, aux châteaux, des abbayes, en particulier celle de Fontevraud, la plus connue d’entre elles, et des tombes des défunts,…qui offrent à l’archéologue un extraordinaire et inépuisable champ de recherche ;  

. et l’eau de la Loire et de ses affluents toujours changeante, toujours inattendue, qu’on n’arrive jamais à saisir, ni à retenir, celle d’une partie de la Loire et de ses affluents, principalement la Vienne et le Cher en rive gauche et le Loir en rive droite entre Vendôme et la Flèche.  C'est aussi elle, qui a creusé la falaise pour pouvoir passer.     

Le « pays du tuffeau » ou plutôt les pays des tuffeaux s’écrivent doublement au pluriel non seulement en raison de la situation des différentes carrières le long de la partie médiane de la Loire, dont chacune possède une couleur différenciée, mais aussi parce que le tuffeau a toujours su beaucoup voyager. La cartographie du falun tiré des carrières a toujours été plus restreinte que celle du falun utilisé, avec en contre-exemple étonnant le château et la ville de Chinon où la pierre a été directement extraite au pied des  constructions. Il a fallu à des générations d’hommes de Chinon et alentours creuser le sol pour extraire les blocs de tuffeau, y tailler les pierres dedans et ensuite acheminer celles-ci vers le haut et vers le bas pour monter les murs, tout en stabilisant la terre grâce aux pierres restantes pour ancrer des murets sur la pente. 

Hors ce cas, le plus souvent, il a fallu utiliser le transport fluvial grâce aux affluents de la Loire puis de la Loire elle-même, comme dans le cas du château de Nantes, un exemple  toujours cité du transport fluvial de falun de Saumur jusqu’à la capitale de ducs de Bretagne. C’est alors que l’on se surprend à regarder à nouveau la photo pour bien scruter attentivement les deux premiers plans que constituent l’eau de la Vienne et le parapet en pierre en haut des  berges qui protège la ville basse des inondations.

C’est du falun force 4 que nous montre à voir Daniel Prigent dans ce superbe cliché  en partant de la falaise de falun-force 1 du Crétacé supérieur (il y a 87 millions d’années), qui a permis l’édification au fil des siècles de la forteresse (falun force 2) et de la ville (falun 3) de Chinon d’abord par les Romains puis au cours des siècles tumultueux par les différents hommes de pouvoir au service de rois tantôt d’Angleterre, tantôt de France, et/ou de la papauté…Il reste à vous parler de la force 4. Il ne s’agit pas des quais actuels qui ont été construits au cours du XIXe siècle sur les anciennes fortifications protégeant à la fois la ville de Chinon en bas et son château en haut. Ces pierres ont dû aussi servir à d’autres constructions, en particulier dans la ville basse.

Il s’agit encore plus bas de citer la Vienne que l’on distingue au tout premier plan de la photo. C'est ce fleuve, affluent de la Loire, qui a creusé la falaise pour pouvoir passer. C’est par là aussi que passaient les gabarres qui en particulier transportaient le falun extrait des carrières en amont. Le transport est en effet le thème choisi par Daniel Prigent pour cet article passionnant.

Ce cliché donne à voir un paysage à la fois naturel et profondément marqué par la présence humaine au cours des temps longs de l'histoire, un paysage placé sous le signe d'une profonde cohérence de pierre. Etonnant.   

Pour suivre le chemin

. Photo Daniel Prigent, publiée avec son aimable autorisation.Ce cliché devait au départ être inclus dans un de mes précédents billets sur Chinon, qui traite des relations entre le château et le vin de Chinon  http://www.elisabethpoulain.com/article-paysages-de-loire-le-chateau-de-chinon-entre-vienne-vins-de-chinon-123068981.html    

. Retrouver l’article de Daniel Prigent dans, « La Loire : de la carrière au monument», dans géosciences, n°12 , décembre 2010, consacré  « La Loire, Agent géologique », page 24 à 33 incluse, enrichi de belles cartes et d’encadrés de David Dessantier sur « Le Tuffeau, principales pierre de construction du Val de Loire », Lucie Gauguin pour « Un  grand chantier, Le Château d’Amboise », Philippe Cayla pour « L’Ardoise et la Loire, ou le fleuve allié du minéral » et enfin Wolfram Kloppmann … « Altération des pierres des monuments historiques en Val de Loire » 

  http://www.brgm.fr/sites/default/brgm/publications/revue_geosciences12/files/assets/downloads/revue_geosciences12.pdf   

. Découvrir quelques-unes des publications de Daniel Prigent sur  http://www.artehis-cnrs.fr/PRIGENT-Daniel

. Un peu d’histoire sur Chinon sur http://www.ville-chinon.com/decouvrir-chinon/patrimoine-et-histoire/un-peu-dhistoire/index.htmlet surtout sur http://www.histoire-a-la-carte.fr/vieux-chinon/iconographie/avec beaucoup de beaux documents


   

Commenter cet article