Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le Blog d'Elisabeth Poulain

Variations d'art autour de l'oeil > Ces visages au regard vide > Ubac

4 Octobre 2010, 10:02am

Publié par Elisabeth Poulain

C’est une tendance profonde de  ces dernières années, annoncée il y a plusieurs décades, comme souvent par des artistes précurseurs. C’est ce à quoi j’ai pensé devant une lithographie de Raoul Ubac, un artiste belge protéiforme, comme je les aime, qui se joue des frontières sans  s’embarrasser de cette maladie très actuelle du positionnement marketing de l’artiste en vue de mieux cibler ses acheteurs et vice et versa.  

 

Regard, Face aveugle, Raoul Ubac

 

L’absence.

Ah, ces visages vides, sans yeux parfois ou au regard absent. Ils sont là et pourtant non. L’œil de l’autre ne fait pas de barrage au votre, comme une absence qui se joue de vous pour entrer plus facilement en vous. Une absence que vous percevez très fortement, comme une menace. Tant de volonté de dire le vide ne peut être un hasard. Ce n’est tout simplement pas possible. Voici quelques exemples pour vous montrer la richesse foisonnante de ce dire sans être vu pour mieux voir.  

Sa force

Avec Raoul Ubac (1910-1985), on pourrait dire qu’on ne prenait pas grand risque à faire une grande exposition d’un artiste pédagogue expérimentateur, toujours en recherche d’une nouvelle  Regard, Ecorché vif, Christophe Louergli

innovation… Si je devais le définir, je dirais que c’est un traceur de lignes. La récente exposition qui lui a été consacrée dans les anciennes écuries des Ardoisières de Trélazé (49) tout près de la Loire a bien, par moments, une force d’impact qui secoue au profond de soi.  

Un jeu de déclinaison

Ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Ce sont les organisateurs de l’expo de Trélazé. Ils ont fait appel à un jeune artiste photographe Christophe Louergli, belge comme Ubac pour rester dans une certaine cohérence d’appartenance culturelle. A chaque lithographie d’Ubac, située de mémoire curieusement à gauche, ils avaient placé une photographie récente d’un format quasiment équivalent en partie droite. On retrouve cette disposition spatiale dans le catalogue « Exposition du Centenaire, Trélazé, Villevêque, Anjou 2010 » pour La « Face aveugle » de Raoul Ubac qui dialogue avec l’« Ecorché vif » de Christophe Louergli, alors que ce devrait être le contraire. 

L’encre « Face  aveugle »

Raoul Ubac a réalisé cette encre en 1962 (photo n° 1). Il l’a ensuite tiré sur papier en 1972. Ses titres sont à l’égal du personnage, ils sont descriptifs sans  recherche d’effet : « Bout de champ, Sillons d’ocre, La Marelle…et beaucoup de Rythmes creux, pleins »  ». « Face aveugle » constitue une exception en ce sens que c’est une de ses rares représentations humaines. C’est la dénomination qui colle le mieux à ce que veut montrer ce graphiste qui a dédié une grande partie de sa vie à trouver du sens dans la ligne, en tant que mouvement, continuation, rupture...  Cette encre était incroyablement « moderne » pour employer un terme qui n’était pas désuet dans les années 60. L’important, ce sont les plis de ce visage qui s’inscrivent dans une dorsale centrale qui forme l’ossature d’une forme. Un visage traité comme un champ travaillé, raviné  et labouré depuis des siècles et qui ne révèlerait ses fondations profondes que vu d’avion, de haut.

 

Regard, Bouillie de béton torturé, coll.privée

  

La photographie ‘Ecorché vif »

Christophe Louergli  a  photographié cet  « Ecorché vif » en 2009 au Château de Ratilly dans l’Yonne (France). Cet écorcé (photo n° 2), qui a d’ailleurs gardé son écorce, est né de l’impact d’un coup de hache extrêmement violent sur un tronc d’arbre. L’ossature du bois a façonné ce visage  à l’oeil de Cyclope, dans laquelle la construction autour de ce  point focal tient une grande place, avec là aussi une ligne faciale saillante mais plus douce, en raison de l’arrondi du haut du visage, qui retombe comme des cheveux de chaque côté du visage.  

Un début de déclinaison

En suivant ce jeu, je propose un autre échange visuel entre la « Bouillie de béton torturé à la pupille enfoncée », collection privée et le « Chevalier en armure au parapluie » de Saudou.  

La sculpture  « Bouillie de béton torturé à la pupille enfoncée"

Regard, Bouillie de béton torturé, coll.privée 

Je n’ai pas gardé en mémoire l’origine de cette sculpture (photo n° 3). Je ne connais pas sa date de réalisation. Je ne sais si elle résulte de la volonté d’un artiste qui travaille le béton armé, ce serait une hypothèse crédible ou si elle résulte du hasard, ce que j’ai du mal à concevoir. Peut être est-ce un travail d’étudiant ? En tout cas, elle fait partie de ces trésors que vous conservez. Ce visage torturé à coup de barre de fer qui forme un visage en faisant ressortir les yeux en partie basse m’est étrangement familier et réconfortant. J’ai même découvert en le prenant en photo qu’il avait une pupille réactive, la gauche. Et je ne sais pourquoi, j’ai l’impression que cette pupille unique me fait de l’œil.

 

Le dessin de presse « Chevalier en armure au parapluie »

 

Regard, Saudou, Chevalier en armure au parapluie

 

Saudou (j’espère que je ne me trompe pas sur son nom) a créé un superbe dessin qui  a été publié dans Le Monde le 8 mai 2010 dans un article de Pierre le Hir « le principe de précaution est-il en danger ? ». Son chevalier invisible est entièrement revêtu d’une armure, avec gantelets, heaume intégral et parapluie assorti. Non seulement le dessin est incroyablement expressif mais il est bourré d’humour. Le parapluie blindé et riveté est à hurler de rire. 

 

L’amusant aussi est que Raoul Ubac, cette fois-ci le photographe qu’il a été aussi, était fasciné par l’armure et surtout par le casque. Cela en 1937 !  

Pour suivre le chemin

. Lire la biographie de Raoul Ubac sur Wikipedia    http://fr.wikipedia.org/wiki/Raoul_Ubac

. Sur l’exposition de Trélazé, voir http://www.ubac-anjou2010.fr/

. Sur Christophe Louergli, voir son site  http://louerglichristophe.artblog.fret sur mon blog, lire le billet où je parle déjà de ce photographe, dont les oeuvres vous peremettent de vous rincer l'oeil de tant d'intrusion publicitaire

 La saturation visuelle par la publicité > Un jeu culturel pour réagir

 

. J’avais pensé à vous présenter un des nombreux portraits sans regard de Josep Grau-Garrigua pour finir ce billet. Mais à ouvrir un des ouvrages consacrés au peintre, je me suis aperçue que c’est un thème récurrent chez lui. Il n’est donc pas question de vous en montrer un en passant. Patience, donc.  

Commenter cet article