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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Vigneronnes, Viticultrices ou on garde tout au masculin?

3 Novembre 2010, 17:45pm

Publié par Elisabeth Poulain

Une vraie question.  

Elle ne se pose pas seulement dans le vin. Dit-on écrivain ou écrivaine d’une femme qui écrit ? Est-elle ‘obligée’ de se nommer ainsi ou bien est-elle libre de dire comment elle se désigne. Si oui, pourquoi? A quelle occasion? Pour le vin, c’est encore plus compliqué, forcément, comme toujours puisque les enjeux identitaires, culturels, patrimoniaux, financiers et tout ce que vous pouvez ajouter en plus...  sont toujours très présents. Ils déterminent la réponse. 

-        A ce point là ?

-        Oui et encore plus. A commencer par la sonorité du mot à l’oreille.  

Le féminin des métiers

Vigne, Chenin, Viala, Traité de viticulture, 1909

. Parlons des écrivaines. Ce que j’entends moi, c’est le mot ‘vaine’, le féminin de vain qui signifie « ce qui sans fondement, sans valeur, sans effet ; inutile » selon le Petit Larousse. Vous comprenez pourquoi je botte en touche quand on me demande si je le suis (écrivaine). Je réponds et cela spontanément que je suis un auteur, à prendre dans le sens d’un créateur qui à quelque chose à dire et le dit aussi en l’écrivant.

 

. Viticultrices, le « trice » me bloque l’oreille tant la sonorité est dure. Il faut savoir bien articuler.

 

. Quant à vigneronne, dans le meilleur des cas, c’est "la trogne" d’un vigneron à l’ancienne, que je vois, avec sa casquette visée sur la tête, son gros pif rouge et son œil malin en train de goûter son vin, pour savoir s’il est aussi bon que ce qu’il affirme avec une autorité jamais contestée par ses clients.  

Les réponses des femmes de la vigne et du vin

On peut trouver toutes les réponses, outre celle qui revient le plus souvent, un haussement d’épaules ou les yeux au ciel, en signe d’agacement pour montrer qu’on en a raz le bol de ces questions idiotes qui reviennent chaque année à la rentrée des vacances d’été, comme les  marrons aux marronniers. Une très grande majorité ne se pose pas la question en effet. Elles sont tellement boulot-boulot qu'elles n'ont littéralement pas le temps d'y répondre, ni même d'y penser.  

 

Une faible minorité revendique l'emploi du masculin pour désigner leur travail. La raison est tirée de la logique du métier et du savoir-faire. Quand on est œnologue, on fait le travail au mieux de ses possibilités pour répondre à la demande du client ; on ne cherche pas une réponse différenciée selon que l’on est homme ou femme. Si différences, il y a, elles seront dues à la personnalité, au parcours et au savoir-faire spécifique de l’œnologue, pas au genre.

 

Quoi qu’en disent  certains, il n’y a pas de nez ni de palais féminin. Par contre, il y aura toujours des personnes, femmes et hommes, à  avoir des capacités naturelles, renforcées par l’apprentissage sensoriel en continu des dégustations et une mémoire des vins absolument fabuleuse. Quand Michèle Vétélé est sacrée « meilleur sommelier 2010 », personne ne lui demande plus si elle se dit sommelière, ce qu’on faisait encore il y a peu. Elle déclare avec fierté que « ce qui compte, c’est la compétence en matière de vin et la passion du goût ».  

La situation en Loire Vigne, Gamay blanc, Viala, Traité de viticulture, 1909

Si j’en reste à ces deux termes à titre de test que sont "viticultrice et vigneronne", le score de la recherche sur Google est vraiment désastreux : on trouve quelques viticultrices et point de vigneronne. Ce qui bien sûr ne saurait être un hasard. Par contre, l’usage de vigneronne à titre d’adjectif complémentaire fleurit. On trouve des traditions, des villes, des maisons, des fêtes, des tartes… associées à vigneronne. Que des mots au féminin d’ailleurs, drôle, n’est-ce pas?  

La difficulté de donner des noms aux métiers des femmes

Pour « Le Vin aussi est affaire de femmes », la recherche que j’ai faite en Loire sur la filière "vin au féminin", j’ai montré que les femmes sont présentes dans tous les métiers de la vigne et du vin, à tous les postes de la hiérarchie, à tous les niveaux d’âge, de formation et de compétences. Lors des interviews, une des difficultés a été pour ces Dames de la Vigne et du Vin de nommer avec précision le travail qu’elles effectuaient dans le domaine, l’entreprise, la famille, le couple…Pour les postes dans une des si nombreuses organisations du vin, la situation est plus facile en raison de l’existence d’une fiche de poste qui précise les obligations de la salariée. Ce n’est pas le cas, quand on travaille avec son mari, en quasi-symbiose avec lui, sans définition précise, en faisant tout ce qu’il ne fait pas, lui ou l’ouvrier qui assure le gros du travail dans les vignes et le travail lourd au chai. Elle arrive de ce fait en 3è position tout au bas de l'échelle, sans jamais avoir grimpé le premier barreau.

 

Ce sont alors des définitions par défaut, qui expliquent pourquoi il est si difficile de parler de son métier, de ses métiers, quand il n’y a pas de nom pour ça. Quant à lui trouver un équivalent féminin, c’est mission impossible. Ou plutôt comme l’a dit, un homme travaillant dans un domaine, « c’est une histoire de femme ». Cette histoire ou "ce truc de fille", comme je l'ai entendu aussi, consiste à recevoir les clients, à toute heure quand l’envie de faire une dégustation leur en prend, à s’occuper de l’administration des ventes, de la comptabilité, sans oublier de remplir toutes les si nombreuses obligations qui emprisonnent le petit vigneron et sa femme, tout en faisant les courses et allant chercher les enfants à l'école à l'heure. Sous peine, si non, de se voir d'être accusée d'être "une mauvaise mère" devant tout le village  et devant ses enfants! (Cas véridique).   

Les métiers nobles mis en lumière et les métiers invisibles 

On va alors retrouver une vieille distinction entre les Vigne, Cabernet Sauvignon, Viala, Traité de viticulture, 1909métiers qui brillent dans la lumière et ceux qui sont dans l’obscurité ‘les invisibles’. Très schématiquement, ceux qui oeuvrent à la transmutation du jus de raisin en vin font l’objet de l’admiration et de l’attention de tous. A commencer par les journalistes spécialisés qui découvrent chaque année des ‘jeunes’ vignerons, des étoiles montantes, avant que les autres confères journalistes le fassent.

 

. Sauf exception notable comme Catherine Dhoye-Deruet (Vouvray 37), Bénédicte de Rycke (Marçon 72) et Junko Arai (Mareuil sur Cher 41), qui sont et se disent vigneronnes, avec toute la prise de risques que cela entraîne, les femmes entrent rarement dans cette catégorie.

 

. Les femmes, qui se disent viticultrices, sont plus nombreuses. Elles travaillent en couple soudé à la réussite du domaine. Comme dans un autre binôme, entre frère et sœur, dans une fraternité, une sororité ou des associé-e-s,  il y aura toujours une spécialisation des tâches. C’est très souvent elle dans notre cas qui assurera les tâches les plus éloignées de la vigne et du vin, comme la vente, l'administratif, la distribution et le fiscal, elle ne sera pas et ne se mettra pas en lumière, le fera moins ou à sa façon. De très nombreuses femmes que j’ai pu rencontrer pour le Vin aussi est affaire de femmes sont dans ce cas.

 

Le caractère de l’invisibilité des métiers basés sur le lien

C’est la vieille question des jeux de rôles attribués à chacun et chacune par la société. A l’homme, depuis Cro-Magnon la chasse à l’extérieur et la prise de risques, avec la visibilité, à la femme   ce qui est à l’intérieur et la préservation du lien familial. Beaucoup d’eau ayant coulé en Loire depuis lors, les femmes dans le vin sont le plus souvent en charge d’une quadruple compétence dans le cadre:    

-        de la poly-compétence  qui fait le lien entre les toutes les composantes de la vie du domaine, de l’entreprise, de la famille…

-        des métiers de l’administration, de la gestion et du contrôle…

-        des métiers de la vente, de la distribution, de la communication… 

-      et tout ce qui reste, quand l'ouvrier s'est par exemple s'est fait une entorse! 

La prise de parole en disant « Je »

Vigne, Melon, Viala, Traité de viticulture, 1909Entre la communication pour le bien du domaine et la représentation du domaine devant les autres, son portage, il n’y a qu’un pas. Mais quel pas ! Il consiste  à savoir parler de soi pour parler du domaine et à investir les si nombreuses organisations. Déjà de nombreuses viticultrices ont franchi ce double pas qui a au moins pour mérite de casser le mur de l’invisibilité et de faire bouger les choses. Etre soi, pleinement, en tant que personne humaine est déjà un pas de géant!.    

L’évolution

Quoi qu’il en soit des portes d’entrée dans le vin, un constat s’impose en particulier pour les jeunes générations. Elles - les jeunes femmes - sont de plus en plus nombreuses à dire leur amour de la vigne et du vin et à se donner les moyens de travailler dans le monde du vin à leur façon. C’est à dire, en se formant, souvent de façon très poussée pour posséder de solides compétences. Elles sont ainsi de plus en plus nombreuses  à accéder à des postes intéressants dans la galaxie institutionnelle du vin. Et c’est une bonne chose. Quand on est ingénieur, on ne cherche pas de nom au féminin. Quant à préconiser à toutes les femmes de devenir ingénieur, ce serait franchement débile. Par contre, ce qui ne l'est vraiment pas, c'est de chercher à acquérir une spécialité à soi pour avoir une identité repérable, distincte du mari et du domaine. Un certain de nombre de femmes a ainsi crée une entreprise de négoce, chargée de vendre les vins du domaine et ceux des autres. Là aussi avec un exemple parlant, aux Etats-Unis quand cette vigneronne part voir ses clients pour leur faire goûter les nouveaux millésimes, elle EST la vigneronne; une fois rentrée au domaine, quand l'acheteur américain vient au domaine, il ne s'adresse qu'au vigneron-homme!  

 

La réponse à la question

Toutes les femmes que j'ai rencontrées pour cette recherche ont féminisé le nom de leur métier, à l'exception de la sommelier que j'ai citée en premier. La raison est si "évidente" que peu la voient: la compétence professionnelle ne tient pas au genre!

La réponse est donc qu'il appartient à chacune de se déterminer! Et à personne d'autre.

 

Quand même, il serait temps de valoriser AUSSI la compétence féminine, en France aussi et pas seulement à l'export!  

Pour suivre le chemin

. Lire « Le Vin aussi est affaire de femmes », Arinouchkine, Coteaux de l'Aubance, Bablut

Cheminements éditeur, 2004. 

La question que l'on m'a le plus posée à la sortie de l'ouvrage a été de savoir ce que signifiait ce "aussi", placé  entre le vin et le verbe "Etre". Ma réponse au départ totalement spontanée a été de répondre "comme d'être Président de la République". Inutile de vous dire que personne n'a compris. Cela signifie que les femmes ont compétence pour assumer toutes les tâches, exercer tous les métiers, toutes les tâches, pas seulement les "invisibles" sans lesquels le monde s'arrête de tourner. Et surtout en ne se définissant pas uniquement par rapport aux hommes. Si j'avais placé le "aussi" après le verbe, le vin est aussi affaire de femmes, cela aurait signifié que mon critère de jugement était l'homme et je que jugeais la femme par rapport à l'homme. C'est pourquoi, j'indique ce titre en le barrant.   

 

. Ce billet est directement issu de la recherche que je viens de citer. Il n’a pas pour but de répertorier toutes les vigneronnes et les viticultrices que je connais en Loire et en particulier celles que j’ai rencontrées pour ma seconde  recherche sur les Habits du Vin, parue sur ce blog sous le titre « The World through the Bottle of Wine ».

 

"Le monde à travers la bouteille de vin "décrit la façon dont se voit celui ou celle qui incarne le vin - c’est celle ou celui  qui décide de l’habillage de la bouteille en dernier ressort dans une entreprise,-  et/ou la façon dont elle ou il   voit son vin. L’ensemble de ces différentes représentations du vin forme ce que j’appelle les neuf paysages du vin que je décris dans  WBW.

. Photos Elisabeth Poulain de planches d’ampélographie tirées de l’ouvrage cité et une étiquette spéciale BD du Domaine de Bablut à Brissac (49), avec mes remerciements

Commenter cet article

Iris 11/11/2010 12:24



Chère Elisabeth, je pense, que vous n'allez pas être surprise, de me voire apparaître en commentaire sur cet article:-). Beaucoup de vrai dans ce qu'il dit - je pense, qu'on avait déjà eu des
échanges sur le vin, prétendument "féminin". Là, je doit admettre, que j'ai lu votre texte avec beuacoup d'étonnement. La raison:vigneronne, jusque dans le title de mes blogs (en Francais, vous
le connaissez, le journal d'une vigneronne), je me suis rendu compte, que je me suis jamais posé la question de la version féminin du métié. Je suis femme et excerce le metier de vigneron, le
féminin existe, donc allons-y, à moi la "vigneronne":-). J'aurais pu choisir la viticultrice, même si, comme vous, je n'aime pas la sonorité dure en ice, comme vice ou motrice à la fin, mais la
raison de mon coix rédide plustôt dans le fait, que le vigneron, dans ma compréhension et celle de mon entourage englobe en plus de travail du vin à la cave, va donc au delà de la culture -
importante - de la vigne, qui se ressent encore si bien dans le mot. Si l'origine du mot aurais été la vita et pas que le vitis, cela aurait peut-être ammener un moment de hésitation, avant le
choix.


Donc maintenant, c'est vigneronne, avec tout ce que cela englobe. Et je me sens bien entouré pas mes collègues vigneronnes, qu'elle s'appellent  Isabelle, Emmanuelle, Valéry, Cécile, Corinne
ou Véronique - toutes bien encrés dans leur vignes et aussi dans le chai - avec en plus toutes les autres taches, que vous rappelez si bien, qui se sont rajoutées, quand on fait son vin et veut
le faire savoir et le vendre. Et je pense, que c'est cette génération, qui a remplacé l'ancinne de la femme du vigneron, qui certe travaillait aussi déjà autant, mais qui n'était vu par beaucoup
d'amateurs du vin qu'on femme, qui oeuvre discrètement sur l'intendance, pendant que le mari, Le vigneron, faisait déguster ses vins dans l'obscurité de la cave. Elle sortait de l'ombre, avec les
salles de dégustations - aux normes et subventionnées - derrière le comptoir, ou on vend des produits locaux et des souvenirs en plus des bouteilles...


Mais maintenant, elle est partout, peut-être la chance, d'avoir aussi été celle, qui tient les papiers au bureau, lui a permis en première la rencontre avec les ordinateurs et petit à petit avec
l'Internet - le Web, toile, qui permet de voyager dans le monde, sans quitter la maison;-) - et dans sa version 2.0 les blogs et les reseaux sociaux. Et là, elle sont arrivées, les vigneronnes,
elles tienent leurs blogs, elle font parti de facebook, et même si elle n'interviennent que rarement sur les forums des passionnés du vin (comme les femmes en général, d'ailleurs), en dehors de
cette bastion masculine de bref de comptoir, elle communiquent - et reste à espérer, que Goggle va les trouver, pour que la vigneronne de Lisson ne reste pas si seule en bas de la prémière page,
quand on cherche à l'avenir la "vigneronne":-).


Donc encore merci pour votre texte, qui a fait réfléchir une convaincue une deuxième fois sur ce qu'elle croyait même pas une question.  Je suis également Winzer-in dans ma langue maternelle
- une langue, ou tous les mots se féminisent facilement en rajoutant ces deux lettres "in" - du chancellier aux serveur de bistro, dont le nom vient de la cave (Kellner), d'ailleur.