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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Mini-Cas alimentaire, le risque de l'huile de tournesol (2)

31 Mai 2008, 16:36pm

Publié par Elisabeth Poulain

Il s’agit d’une grosse entourloupe d’importation en UE d’huile de tournesol enrichi en huile de moteur (voir billet n° 1 paru le 29.05.08 dans ce blog sous le titre de Traçabilité, Traça, Tra quoi ? Alimentaire ! Ah). Cette affaire commence en Ukraine lors de la signature d’un contrat d’achat de 40 000 tonnes d’huile pour un montant de 504 000 USD par de grandes compagnies européennes, situées en France, en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas et maintenant aussi au Royaume-Uni et en Grèce. Le plus gros acheteur (2 600 tonnes) est français. L’huile frelatée a été achetée à son tour par les entreprises de l’Industrie Agro-Alimentaire (IAA) en Europe. En France près de 30 entreprises pour plus de 200 produits parmi les plus vendues sont concernés. Ce ne sont que des estimations puisque ni les autorités européennes ni les françaises n’ont indiqué les noms des entreprises et des produits.   


L’huile de tournesol est présente aussi bien dans les produits à base d’huile comme les sauces, les poissons en boîte, les salades, les sauces froides -salade- ou chaudes ainsi que dans les gâteaux, les céréales du petit déjeuner, les pâtes à tartiner…

Le pays d’exportation, l’Ukraine, travaille essentiellement pour le marché mondial ainsi que pour l’UE en raison de ses coûts bas de production et de l’étendue des terres agricoles d’une fertilité à faire rêver tous ceux qui ont la terre dans le sang.  Elle est un pays à forte tradition agricole où 20% des actifs sont encore affectés à ce secteur. C’est aussi un pays ‘neuf’ qui a accédé depuis peu à l’économie de marché, sans avoir eu déjà le temps de mettre en place un appareil réglementaire adapté à la situation. C’est le pays qui a en outre déjà à gérer la lourde tache de l’Après-Tchernobyl. 
 


La découverte de l’anomalie qui s’est très rapidement transformée en soupçon de fraude a été faite à l’arrivée de la cargaison chez un acheteur du Nord de l’Europe qui a ensuite prévenu son collègue français,  qui a contacté la Répression des Fraudes qui a transmis l’information à l’Autorité européenne de sécurité des aliments. L’affaire n’a alors pris de l’ampleur qu’avec le premier article du Canard Enchaîné en date du 15 mai alors que la détection avait eu lieu fin février. 
 

Après quelques hésitations, l’EFSA (European Food Security Agency), l’autorité européenne compétente en sécurité alimentaire,  a décidé d’autoriser la vente des produits à l’huile contenant moins de 10% de ce mélange huile végétale-huile minérale, arguant que la partie minérale n’avait pas encore reçu les additifs dangereux utilisés pour la transformer en lubrifiant utilisée dans l’industrie aéronautique. La raison de l’autorisation est semble-t-il double :    

. l’impossibilité de connaître le nombre exact des produits selon la DGCCRF
. et l’absence de toxicité à moins d’ingestion journalière de 1,2 gr pour une personne de 60kg pour l’EFSA.  

L’Espagne prend cette affaire particulièrement à cœur. Elle a déjà connu une terrible affaire de contamination d’huile de colza avec de l’huile industrielle contenant de l’aniline (dérivé du nitrobenzène) provenant de France en 1981. En raison de toutes les entraves, le procès n’a pu avoir lieu que 18 ans après et les séquelles se font encore sentir. Il y eut 1 200 morts, 4 000 invalides et 13 500 moins gravement invalides. Certains avancent des chiffres plus élevés. Le gouvernement espagnol fut condamné à verser 20 milliards de FRF aux victimes du fait de la carence des autorités et plus particulièrement du directeur du laboratoire central des douanes espagnoles.  


Actuellement tous les institutionnels, les porte-parole des entreprises productrices ainsi que les distributeurs concernés attribuent à l’huile ukrainienne un risque de toxicité  non-aiguë (sous-entendu ‘contrairement à l’huile espagnole’). Le raisonnement est admirable :
. il y a bien eu anomalie ;
. les produits contenant plus de 10% de cette huile sont retirés des rayons ;
. pas les autres. 
. Les lots non encore intégrés à des préparations sont ‘consignés’ en attente d’analyses plus poussées confiées à 3 laboratoires. Il pourrait s’agir de paraffine, auquel cas il n’y aurait pas ‘danger’ puisque c’est une huile alimentaire. 


Les autorités espagnoles ont quant à eux interdit à la vente tous les produits, jusqu’à ce que soient déterminés les produits et les marques. La Grèce vient d’annoncer qu’elle a bloqué un lot d’huile en provenance d’Ukraine qui présente les mêmes caractéristiques, alors que ce lot ne fait pas partie de la vente citée au départ de l’affaire. Ordre a été donné de retirer du marché les produits visés.   

Quant à l’Ukraine, elle est sommée de fournir des réponses aux questions que se posent la Commission et la EFSA. Elle poursuit son enquête et déclare ne pouvoir pour l’instant identifier l’origine de l’affaire. Elle s’est engagée à donner les réponses sous quelques jours.

La Commission  demande à l’Ukraine de fournir désormais un certificat ainsi que les résultats de l’analyse de chaque cargaison d’huile avant exportation hors d’Ukraine. Les Etats-membres devront à leur tour faire des analyses à l’arrivée. L’efficacité du dispositif sera  appréciée dans un an, en mai 2009. 



Aucune information n’a été ni n’est donnée au consommateur de façon à lui permettre de réagir en sélectionnant les produits conformes aux normes de qualité réglementaires ainsi que celles qui sont promises par les Grands des IAA et les engagements des chartes-qualité des Grands Distributeurs. 
 


Questions
. Quels sont les acteurs de cette affaire ?
. Que pensez-vous de l’application la règle de la traçabilité ?
. Quels sont les contrôles manquants jusqu’à la décision des autorités européennes prises à posteriori ?
. Quels sont les deux autres grands principes, jamais cités au cours de l’affaire ni dans ce billet, qui complètent la traçabilité en un triangle d’or régissant les relations entre les autorités, les entreprises et les consommateurs. 

 Réponses

. Les acteurs sont
° l’entreprise ukrainienne qui produit, assemble et vend l’huile ; les différentes fonctions peuvent être assurées par des entreprises différentes ;
° les autorités ukrainiennes et plus particulièrement la douane ukrainienne, 
° les organes de l’UE, EFSA et Commission en tête, ainsi que les douaniers de toutes les douanes des pays membres qui exercent pour le compte de l’UE, 
les autorités des Etats-membres de l’UE, qui ont aussi à  exercer leurs obligations de sécurité alimentaire,
° les entreprises productrices qui achètent,  celles qui utilisent ces matières premières et celles qui distribuent,
° les consommateurs européens.  

. La règle de traçabilité a été en réalité d’une application un peu particulière dans cette  affaire. En effet, le suivi de la marchandise échappe aux autorités qui s’en remettent aux entreprises. On remarque que l’alerte a été donnée par une entreprise du Nord de l’Europe, non pas à l’UE, mais à un collègue concurrent qui lui a enfin averti Bruxelles. Avec à chaque fois un retard manifeste qui permet d’écouler la marchandise.  Un retard qui curieusement est souvent d’1 mois. Ce ne peut être un hasard. Il faudrait connaître la durée du délai de déclarations aux autorités sanitaires. Visiblement 1 mois, c’est beaucoup.   

. Le nombre de contrôles manquants est assez étonnant quand on voit la chaîne des acteurs. Chacun des acteurs s’est engagé à observer et faire observer les règles du Codex Alimentarius, créé en 1963 par la FAO et l’OMS  qui prône des usages normaux en matière alimentaire. Visiblement, des contrôles n’ont pas été faits au départ en interne ni en cours d’élaboration de l’huile, ni pour vérifier l’adéquation avec le cahier des charges dont le respect est exigé par l’acheteur, ni au moment du remplissage des conteneurs par une société certifiée, type Véritas. 

Manquent ensuite les contrôles des douanes de sortie d’Ukraine et d’entrée en UE, ainsi que ceux qui peuvent avoir lieu dans l’UE, comme cela est possible en tout point du territoire douanier européen. Manquent aussi la vérification par les utilisateurs de l’huile et ceux des distributeurs.  Ca fait beaucoup. Mais peut-être certains ont-ils été faits. On l’ignore. Quoi qu’il en soit, l’huile a bien continuée à être utilisée, sans difficulté.  

. La règle de la traçabilité est le chaînon qui relie l’entreprise à ses clients ainsi qu’aux autorités. Il a pour but de suivre le produit du début jusqu’à son ingestion par le consommateur. On a commencé à en parler lors de l’affaire de la vache folle. Depuis lors, il est devenu d’application quasi-générale dans l’industrie alimentaire, pharmaceutique…

Il est complété par le principe de précaution qui lie les autorités et les consommateurs. Ce principe a, comme son nom l’indique, pour but d’obliger les autorités à protéger les citoyens en matière de risques éventuels. Le troisième principe est le droit à l’information qui protège les consommateurs, qui peuvent alors agir et réagir en connaissance de cause. Ceux-ci doivent être à même de  décider en adultes responsables et avoir l’information qui les concerne directement. 

En conclusion, cette affaire est exemplaire à ces trois titres :
. une traçabilité avec beaucoup de chaînons manquants,
. un principe de précaution d’application ‘légère’ puisque la décision est prise alors que les analyses ne sont ni complètes, ni finies, sauf pour l’Espagne et la Grèce,
. le droit à l’information passé aux oubliettes.

En vérité, l’affaire du risque de l’huile de tournesol ukrainienne n’est pas terminée. Vous aurez un 3è billet sur la question. L’affaire est jolie. 


Pour suivre le chemin

. le billet n° 1 sur la traçabilité déjà paru sur ce blog, en attendant le n°3
. Le canard enchaîné du 14 et du 21 mai,
. Le Point à voir sur www.lepoint.fr/actualités-societe/huile-ukrainienne
. Agrisalon sur www.agrisalon.com
. L’agence européenne de sécurité alimentaire, sur www.efsa.europa.eu
. Terre net sur www.terre-net.fr/actualité-agricole/europe-international 
. Tableau 'Nantes', collection  et photo EP
 

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Mini-Cas alimentaire (1), Traçabilité, traça, tra, quoi?

29 Mai 2008, 15:56pm

Publié par Elisabeth Poulain

. Vous parlez de quoi. Parlez plus fort, je n’entends pas. Ah c’est de la traçabilité ! Dans quoi ? L’alimentaire. Jeune homme, soyez plus précis. On ne comprend rien.

 

Précis est le mot juste, qui rassure. Parce que la traçabilité est justement faite pour ça. Suivre un produit à la trace du début jusqu’à sa fin à lui, c’est à dire quand vous allez le manger et le boire.

 

. Vous allez encore nous parler de votre ventre.

. Oui, mais cette fois-ci, d’une autre façon que d’habitude ; quoi que j’ai fait un billet sur la fraude dans le vin. C’est un bon départ.

 

Le Canard enchaîné a bien relaté l’étude qui a fait mouche en révélant le nombre et la quantité de pesticides qui entrent et parfois restent dans le vin. Curieusement à mon avis, les journalistes du Canard n’en ont pas fait un plat. Soit parce que cela ne les étonne pas, soit parce qu’ils n’ont pas été au départ de l’affaire et qu’ils préfèrent chercher eux-même l’information. Je penche pour cette version. Ils ont continué l’enquête à leur façon, dans le vin bien sûr, un des produits les plus surveillés, mais aussi le pain et …suspense.  


Dans le vin, ils remarquent qu’il serait utile d’enquêter sur ce qui se passe avec le ferrocyanure de potassium, un produit hautement toxique pour lequel la Répression des Fraudes regrette l’absence réglementaire de doses maximales prescrites et de méthodes  validées d’analyse. Traçabilité ? Non, puisqu’il n’y a pas de contrôle possible. Ah !
 


Dans le pain, à l’occasion de la Fête de la boulangerie organisée par la Confédération nationale de la boulangerie et pâtisserie,  les enquêteurs du Conflit de Canard en page 5 ont eu l’idée de chercher dans le pain le nombre d’additifs autorisés : 98. On ne sait pas lesquels. La raison, la réglementation ne l’impose pas.  
 

Reste un autre produit alimentaire, moins chargé symboliquement que le pain et le vin, à la base de notre civilisation quand même, mais cher aux cœur des amis belges mangeurs de frites. Vous avez deviné, c’est la mayonnaise, dite en langage courant, la mayo.  

Eh bien qu’est-ce qu’elle a ma mayo ?

Euh, pour dire cela délicatement, je dirais qu’elle a un petit souci. Un vrai souci et sur le fond de l’affaire et sur la réaction des autorités et sur cette fameuse traçabilité.  

La mayo, vous le savez se fait avec de l’huile, de l’œuf et un peu de vinaigre, du sel…L’élément central est l’huile, m^me si vous mettez de plus en plus d’eau dans la mayo allégée. Que se passe-t-il  quand des contrôles (cette fois-ci il y en a eu mais on le verra, ce ne sont pas au départ ceux auxquelles  on pense) montrent qu’un lot de 40 000 tonnes d’huiles importées d’Ukraine contient 280 tonnes d’huiles de moteur ? Cette huile a servi en Espagne, France, Italie et aux Pays-Bas à préparer des sauces et des plats préparés. Cette fois-ci, la traçabilité a fonctionné jusqu’à l’analyse par un des acheteurs industriels du Nord de l’Europe. C’est lui qui a alerté en France le plus gros utilisateur de cette huile, le groupe auquel appartient Lesieur, acheteur aussi de l’huile. Et c’est lui qui alerte la Répression des Fraudes qui à son tour  a passé l’info à l’Union européenne.  

La mise en alerte a fonctionné avec beaucoup de lenteur : réception de l’huile fin février + un mois pour réagir et avertir le collègue français + un mois entre l’avertissement et l’alerte par le groupe français à la RP + quelques jours pour que la Commission européenne réagisse et autorise enfin discrètement le 2 mai la vente de tous les aliments contenant moins de 10% d’huile frelatée. 
  

 . Ah, alors la traçabilité, c’est ça ?

. Oui, Madame, en dessous de ce seuil de 10%, ce n’est pas toxique. En effet, il n’y a pas de risque de « toxicité aiguë ». En cas de mélange faible, le produit se mange parce qu’il se vend.

.Mais pourquoi, n’a-t-on pas enlevé les produits des rayons ? La réponse de la Commission est : « une estimation fiable n’est pas à notre disposition ». 
 
 

Il faut vraiment avoir l’esprit mal tourné, comme Le  Canard, pour sortir les calculettes et faire la relation entre un triple ratio :
. volume du produit / - de 10% d'huile frelatée,
. prix de la tonne d'huile de tournesol (1 800 USD) / prix de l'huile frelatée (peanuts),
. poids d'une personne (60 kg) / 1,2 gr maximum d'huile frelatée.

Une nouvelle ère vient de s’ouvrir : celle de la traçabilité européenne à l’épreuve des faits de la réalité. On aurait pu penser que c’en était fini des embrouilles opacifiantes. Que nenni ! A la suite de la publication de son enquête par le Canard, la RP a confirmé le lendemain le seuil d’autorisation de 10%. Quant à la Commission, elle a ensuite abaissé le seuil à 300mg par kilo d’huile contaminé. Et le pauvre consommateur ne sait toujours pas de quels produits de quelles marques. Et la Commission s’apprête à proposer l’importation en France de poulets lavés à l’eau chlorée en provenance des Etats Unis, en toute traçabilité. Vive la traçabilité !  


Pour suivre le chemin

. Le Canard  Enchaîné, 14 et 21 mai 2008

. Le Monde, 29.05.2008-05-29

. Les dessins sont l’œuvre de  Fil Zydock ; ils sont extraits de la remarquable plaquette financée par l’UE ‘Le plaisir dans l’assiette’ (mars 2001).  

Un commentaire de Bernard Ledroit, 1er juin 
En dessous de ce seuil (10%), l'huile n'aurait pas d'incidence sur la santé, ne présentant aucun risque de « toxicité aiguë ». Ce que confirme la Répression des Fraudes. C'est la Notion de "Limite Maximale de Résidus" (LMR) fixée dans ce cas à 1,2 g / personne de 60 kg. Un produit "sain, loyal et marchand " peut donc être conçu à partir d'une marchandise frelatée...

La notion de Valeur Toxicologique de Référence (VTR) est une notion comparable à la LMR avec une approche rejetant la notion de seuil pour les produits potentiellement cancérigènes ou mutagènes. Il est admis qu'une telle molécule et quelque soit sa dose peut induire un cancer ou un dérèglement irréversible de la multiplication cellulaire. C'est ainsi qu'en Belgique la LMR est fixée à zéro pour tout aliment destiné aux enfants.

La notion de LMR
dans l'assiette est une notion pernicieuse, quand elle se réfère à des seuils que l'on fixe arbitrairement, sans tenir compte du contexte culturel, social, environnemental. Il est par exemple possible de purifier administrativement une rivière en relevant un seuil de pollution. Les habitudes alimentaires peuvent varier d'un facteur de "10" pour la consommation du riz chez les adultes. Les nourrissons, enfants et femmes enceintes présentent un risque accru avec des conséquences parfois irréversibles ... 

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Avec Nespresso, l'abécédaire du luxe

28 Mai 2008, 19:47pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est un drôle d’exercice qui se déroule à l’envers de la  démarche habituelle. Généralement quand vous écrivez sur le luxe, vous avez l’obligation d’employer la langue du luxe. Vous ne percevez plus cette contrainte car elle devient complètement naturelle. Vous avez intégré les mots du luxe aussi naturellement que l’air que vous respirez, aussi naturellement que vous marchez d’une certaine façon faite d’assurance d’évidence. Comme votre regard balaie la scène devant vous pour bien voir que l’on vous voit sans que vous laissiez voir que vous regardez qui vous regarde. Subtil et vrai, à observer dans les halls de grands hôtels.     

 

Là, le jeu est inverse, vous détricotez le maillage du texte : restent les mots à nu et l’ordre des mots. Il faut une synergie entre les mots. Ne vous étonnez donc pas de l’ordre de cet abécédaire tout à fait sérieux. On y va.

 

. Griffe : c’est une marque dans l’univers du luxe. Marque a une connotation un peu ambiguë puisqu’on est obligé de dire ‘grande marque’, ce qui sous-entend qu’il y a des marques qui ne le sont pas.

. Star international: il s’agit de Georges Cloney par lequel débute l’article du Monde qui sert d’exemple, dont on nous précise qu’il a des résidences aux EUAN et en Italie. 

. Valeurs : indique la volonté de l’entreprise de sortir de l’ordre marchand pour accéder à un ordre spirituel fait de qualités qui vont être déclinées par la marque pour se différencier des concurrents et accéder à un autre niveau. C’est un des 10 mots à placer au cœur du système.

. Qualité : une des composantes évidentes des valeurs.

. Incarnation : par un homme, dans notre cas, l’ami Georges. Une griffe se doit d’être construite autour d’un être d’exception. Pas le promeneur lambda, avec des valeurs lambda, comment pourrait-il faire rêver !

. Positionnement : c’est un terme de stratégie marketing. Le positionnement résulte de l’ensemble des mesures prises pour se distinguer de la concurrence. On voit tout de suite que l’auteur de l’article, Clotilde Briard, est une femme de marketing.   

. Premium : relève du vocabulaire emprunté à la terminologie américaine du marketing et amplement diffusé par Pernod Ricard par exemple. Premium vise un prix élevé.

. Univers : se conçoit en relation avec les valeurs qui occupent cet espace crée autour d’un homme, avec une dimension plus que mondiale. Là on vise aussi le mental.

. Références : elles peuplent l’univers de voitures, de bijoux, de haute couture. On ne boit pas un café, on ‘accède’ à un autre statut.

. Adhésion : c’est l’adhésion aux valeurs et non pas l’accession qui aurait une connotation avec la propriété. Vous êtes dans un univers virtuel encore plus fort que le réel.

. Acteurs de l’adhésion : le terme n’est pas spécifiquement indiqué ; ce sont les femmes et les hommes qui vont acheter la machine, les clients. En langage N, ce sont ceux qui partagent les valeurs, qui y adhèrent en un mot.  

. Diffusion : on ne distribue pas une griffe, on la diffuse, c’est donc un synonyme.

. Brevet : on a déjà rencontré la qualité en 4ème position. L’innovation protégée par un brevet est une absolue nécessité pour avoir un positionnement de leader au plan mondial. Le brevet confère en plus  une dimension technologique propre à attirer les hommes de l’univers.

. Design : il vient en complément du brevet. On ne saurait concevoir une innovation qui ne se traduirait pas par une modification du design, c’est à dire de la forme fonctionnelle de la machine à café.

. Uniformité : le même modèle partout dans le monde.

. Capsule : un appareil à faire du café ne se peut se concevoir sans café. L’innovation vient aussi de l’idée innovante de faire un emballage individualisé par unité de café.

. Objet iconographique : c’est la capsule !

. Gestuelle nouvelle : pour ouvrir la capsule, ce qui permet de relier la capsule à une montre hyper-luxe, Réverso par exemple. Leur point commun, un geste qui signe l’utilisateur de la griffe. Vous rêvez N, vous achetez N, vous agissez N et vous buvez N.

. Série limitée : deux éditions par an de nouvelles capsules, pour découvrir de nouveaux cafés, présentés sous de nouvelles couleurs.

. Rareté : du café re-trouvé, comme un trésor au cœur de l’Amazonie. On n’est pas loin du diamant vert.

. Accessoires : la machine est vivante, elle engendre ses propres avatars, des tasses en l’occurrence qui sont chauffées pour une meilleure sensorialité. A comprendre toujours en référence avec l’univers du luxe.

. Le Cube : c’est la nouvelle version de Nespresso, plus en accord avec l’univers viril. Un homme, un vrai n’a pas peur de se faire un vrai café et l’innovation ne peut pas avoir de fin.

. Co-branding : les liens entre grands noms de grandes griffes se traduisent par des accords de communication joints, Nespresso, avec un style Montblanc ou des accessoires Prada par exemple.

Si vous comptez bien, il n'y a que deux mots qui sont connotés marketing -positionnement et premium- les autres 21 mots sont choisis en dehors du monde du commerce, faits de vendeurs et de clients. 2 mots seulement, c'est la beauté de cet abécédaire.   

Pour suivre le chemin

. Nespresso s’approprie les codes du luxe, Clotilde Briard, Les Echos, 03.05.06. Elle est la  journaliste spécialisée en charge de la chronique marketing.
. www.nespresso.com sur lequel vous allez découvrir les mots de la machine à café - concept, choix, gamme,  grands crus, voyage sensoriel, club…- présentés avec beaucoup de sobriété. Le site français n’est visiblement pas fait pour partager une magie mais pour vendre.
Il y a un monde de différence entre l'article de la journaliste et celui du site. L'un parle à la tête, celle qui rêve et l'autre à l'acheteur, celui qui a un porte-monnaie. L'impression dégagée par l'un et l'autre est vraiment différente.      
. Merci à Google pour les photos.

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Que mangez-vous, que buvez-vous, Margaret Atwood?

27 Mai 2008, 16:11pm

Publié par Elisabeth Poulain

C’est une question importante et qui jamais n’est prononcée dans ce récit de Margaret Atwood et pourtant elle y parle beaucoup de nourriture. Le titre anglais « Surfacing » est bien traduit en français par « faire surface » sans majuscule, comme s’il ne fallait pas trop émerger de la surface. C’est vrai que c’est une histoire d’eau, de plongée, de mort et de re-naissance où la nourriture et la nature tiennent une grande place, une histoire très actuelle parue en 1972 et reprise par Robert Laffont en édition de poche.

 

L’histoire commence en voiture avec deux couples lors d’une sortie de retour à la ‘nature’ au Canada près d’un lac proche de la frontière avec les Etats-Unis. Il y a Anna et David, Joe et la narratrice sans nom. C’est elle qui a proposé ce voyage à ses amis, sans leur dire pourquoi elle tient tant à revenir sur les lieux de son enfance.   
 

Au bord du lac, de ‘son’ lac, il y a des publicités en panneaux défraîchis, un hôtel qui marque BEER en aussi grand. Des vieux voisins lui offrent une tasse de thé, comme lorsque sa mère anglophone venait boire une tasse de thé servie par cette dame francophone. Elles ne se  comprenaient pas et avaient le thé comme oxygène à partager par des solitudes féminines profondes. Ce thé  que la narratrice boit maintenant pour savoir si on a retrouvé son père disparu, disparu, sans laisser de trace et de motif. Elle va acheter de la viande hachée au magasin, avec toujours cette hantise de ne pas trouver le mot juste en français pour acheter comme elle le fait d’habitude en anglais. Maintenant, on lui répond en américain, que oui  il y a du hamburger, haché à partir de viande surgelée. Elle prend des œufs, du bacon, du pain en tranche, du beurre et des conserves. Et de la bière.

 

Il faut prendre un bateau pour joindre la maison propre, vieille et vide que son père a quitté. Au jardin, elle retrouve quelques carottes au milieu des herbes. Il y poussait des haricots et des fèves, des carottes. Il y a encore un tas de compost. Elle réussit à prélever quelques feuilles à manger. Elle prépare le repas, comme elle va le faire presque à chaque fois pendant ces quelques jours hors du temps. Comme elle va aussi faire la vaisselle, parfois aidée par Anna. En fait, elle prend tout en charge, sauf ce qui relève de la responsabilité individuelle de chacun.

 

C’est elle aussi qui va chercher des vers près du tas de compost pour la pêche, comme elle capturera une grenouille à cette fin aussi. Ils prennent ainsi leur premier poisson, un brocheton. Elle débite le  poisson en filet le lendemain après le petit déjeuner au bord du lac en enterrant les viscères en terre pour servir d’engrais. Les filets sont roulés dans la farine, frits dans de l’huile et mangés avec le bacon, vraisemblablement frit.

 

Elle décrit les liens qui se nouent entre ses amis. Pour elle, elle retrouve  les liens qui enserrent  son corps, et elle, avec ce qui l’entoure, l’eau froide du lac dans lequel elle plonge, le poisson qu’elle vient de manger, la grenouille mangée par le poisson, la terre nourrie par le poisson et qui à son tour produit des légumes et des fruits, le moustique qu’elle laisse boire son sang, les miettes de pain à toujours garder pour nourrir les geais qui reviennent en quelques heures. L’eau sale de la vaisselle qu’elle jette sur le compost. Le potager pour les légumes, la cueillette des myrtilles…Les toilettes près du lac. Le gras du jambon jeté au feu, comme nourriture pour les morts. Les autres déchets sont brûlés et l’engrais répandu sur la terre du potager qu’elle recommence à nettoyer. 

 

Il y a aussi maintenant cette véritable lutte avec des vacanciers pêcheurs américains qui colonisent et bouleversent le fragile équilibre avec leur gros bateau, le bruit qu’ils font et la nécessité de se cacher pour prendre du poisson dans une certaine douceur. Elle seule voit la saleté des lieux de bivouacs le long du lac, avec des papiers gras, des boîtes de conserve, un héron mort accroché à un arbre par jeu. Elle nettoie l’endroit dégradé par les précédents randonneurs et prépare pour le dîner un potage poulet-vermicelle, sardines et compote de pommes, avec du thé, qu’ils ont emporté avec eux sur leur dos et en bateau.

 

De retour à la vieille maison, la narratrice trouve des réponses à des questions qui touchent à l'enfance. C'est émouvant de voir que son premier achat alimentaire, avant d'arriver au lac, a relevé de l'ordre du sucré. Ce sera le seul. Ce sont quatre cornets de glace à la crème et à la vanille.   Après quelques jours près du lac et avec le lac, elle nous rappelle que rien n’est mort, tout est vivant, tout attend de devenir vivant.   

 

Pour suivre le chemin

Margaret Atwood, faire surface, pavillon poche, robert laffon

 

Vous avez compris que la narratrice cherche des réponses à des questions  profondes où il est question de naissance, de vie et de mort. La présence de la nourriture, de l’acte de manger et de la façon de manger, la vaisselle, le lieu et les personnes avec lesquelles on mange sont particulièrement présents dans ce roman. Ils sont un des fils de trame, au même titre que le lac et ses mystères, sans jamais de discours moralisateur ni sur les personnes qui figurent dans le récit ni sur la nature. Le récit est volontairement dénué d’émotions, avec beaucoup de détachement, comme le ferait un scientifique. Il en est d’autant plus fort. 

En cherchant quelques informations sur l’auteur sur Wikipedia, on apprend que Margaret Eleanor « Peggy », née en 1939,  est la fille de Carl Edmund Atwood, zoologue, et de Maragaret Dorothy Killiam,  nutritionniste et qu’elle a passé une grande partie de sa propre enfance dans les forêts du Nord du Québec, Sault Sainte  Marie et Toronto. On comprend mieux la présence de la nourriture, la quête du père et le retour à la nature. 

- Photo 1 "Matière Bois" EP
- Photo 2 "Stratification" EP  

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Regards d'artiste (2), Réjane Podevin, peintre, Anjou, Auxerre, Pointe Noire

24 Mai 2008, 17:21pm

Publié par Elisabeth Poulain

Réjane Podevin est une défricheuse précise. Elle revendique son regard. Si elle devait se définir, ce serait plus par sa capacité à voir, que par un titre fusse-t-il prestigieux, comme l’est celui de peintre : je n’aime pas les étiquettes qui pourraient me freiner ou nuire à ma liberté.   Elle est précise en ce qu’elle dit et ce qu’elle fait. Elle connaît le pouvoir des mots. 
C’est peut être pour cela qu’elle ne donne pas de nom à ses œuvres. Ce ne sont pas des toiles pour la bonne raison qu’elle n’utilise pas la toile de la toile. Elle aime surtout le papier qui a un  toucher incomparable, un granité, une sensualité qui lui parle directement. Après beaucoup d’essais, elle a trouvé le matériau qui lui convient, un papier fort enduit de plâtre qui se vend en rouleau en magasin de bricolage. Elle le découpe à la taille qui lui paraît important sans chercher à savoir ce qu’elle va faire. Il y a une matière, un espace non pas à conquérir mais où se poser, laisser quelles que traces, des empreintes forcément inachevées et d’autant plus présentes et un travail à faire.  

Et c’est le moment, le papier, la couleur et le degré d’urgence qui vont guider sa main et ses yeux qui guident sa main. Réjane ne cherche pas à avoir une idée de départ. Elle fait confiance comme dans un saut à l’élastique et se lance.

 Elle dit d’elle que ce qui compte, outre le toucher et la couleur, c’est la précision du trait, de la trace. Il faut que ce soit juste. Et ce juste est terriblement précis. Elle sait quand sa main se pose, si le geste est juste ou pas. C’est l’important. Ses rectangles, présentées debout, sont petits ou grands. Ils ne portent aucun numéro d’ordre ou de repères, même pas l’année. Il y a par exemple beaucoup de 2006, non pas peut être parce qu’elle a plus travaillé, elle revendique ce mot très prestigieux de travail, mais parce que ce qu’elle montre est ce qui reste, une fois jeté ce qui n’était pas juste ou donné à quelqu’un de son cercle d’intimes à qui cela plait.


Son travail aime le mouvement comme elle d’ailleurs.  Elle définit ce qu’elle fait aussi par l’enveloppe qui l’abrite. Aujourd’hui, elle a un grand espace, qu’elle partage, avec Daniel, son mari. Pour elle, le coté lumière du Nord comme dans un atelier et pour lui, le côté plus sombre pour écouter la musique. Réjane travaille par terre. Elle a gardé cette habitude de Pointe noire (République populaire du Congo) où elle a vécu avec Daniel. Certainement cette immersion africaine a renforcé chez elle ce lien fort avec la terre, la couleur, la matière. Le papier, le travail du corps qui se projette tout entier au service de l’œil, servi par la main, c’est l’univers de Réjane. Très tôt, la couleur, la peinture et le dessin ont fait partie de son univers. La maman de Réjane peignait et dessinait dés qu’elle en avait le temps. 

De grandes plaques de carton sont posées sur le sol. Dessus se trouvent des peintures juste terminées qui attendent la décision de peintre. Leur attente ordonnée se fait à coté des outils de Réjane, des bidons de gouache, des pinceaux évidemment, des petits rouleaux pour étendre la couleur sur de grands espaces et aussi des bouts de cartons. C’est souvent avec ces morceaux de carton, déchirés pour l’occasion, que Réjane laisse ses traces, joue l’épaisseur et la finesse, regratte, pose et superpose en veillant à ne pas faire le geste de trop, celui qui va bouleverser l’équilibre de la justesse. 

Le vert est sa couleur, une couleur souvent acidulée d’une pointe de jaune, assombri par un rayon vert sombre qui laisse entre-voir des pincées de violet si sombre qu’elles retournent  à l’espace situé derrière la lumière. Jeu d’équilibre, jeu de lumière, jeu d’espace, jeu de sensualité. Le noir horizontal aussi qui a pour elle une pesanteur très théâtrale, capable de rendre vivant de grandes bandes d’alternance entre des bandes parfaites, des bandes à demi-faites, des bandes inachevées ou en formation, comme si l’œuvre était toujours en devenir, en attente d’un ailleurs ou d’un autre avenir. Comme si le blanc de l’espace non peint parlait encore plus fort que la couleur de la peinture.  
 


Outre l’espace, il y a chez Réjane, une forte appropriation du temps. Elle travaille en série, sans savoir jusqu’où elle peut aller, sans savoir quand s’arrêter. Des séries de vert, mais avant de bleu, du noir toujours et une réticence pour le rouge. Il y a peu, Réjane a apprivoisé l’orange et le rose fuchsia avec bonheur. C’est à la suite de cela qu’elle a réussi sa première série de rouge éteint d’une touche de rose. Des séries petites, moyennes ou grandes. Des séries mixtes qui mêlent gouache et encre. La gouache qu’elle aime avec beaucoup de tendresse, avec ce velouté si particulier, qu’on ne trouve nulle part ailleurs et qui ne pardonne rien. La gouache qui est bue par le plâtre du papier et l’encre parce qu’elle permet de jouer la transparence. 

Quant la série est terminée, Réjane garde ses œuvres à l’œil, posées par terre, comme pour mettre plus de distance entre elle et elles et en même temps recréer le lien. Quand elle les juge réussies, un mot qu’elle ne prononce pas, quand ce lien est ‘juste’, la peinture descend l’escalier et se retrouve avec quelques œuvres sélectionnées en bas. Une des rouges a ainsi pour la première fois droit de se montrer. 


Tout comme une œuvre noire et blanche de taille moyenne qui lui est particulièrement chère.  P
our la faire, elle a utilisé une technique en lien avec son enfance quand elle voyait son père peintre, qui aurait tant voulu devenir peintre de décors de théâtre, travailler le verre. La survenance de la guerre ne le lui permit pas. Comme le voulait sa profession, il était aussi vitrier et remplaçait les carreaux cassés. Réjane écoutait toujours avec beaucoup plaisir le bruit sec si particulier que faisait le verre en se brisant lors de la découpe. Un bruit encore plus particulier quand la pièce à découper était un cercle parfait. Cette fois, elle a cherché à jouer de la transparence du verre, en posant de la peinture noire sur du verre en guise de tampon. Elle a obtenu après pressage sur du papier une œuvre magique et impossible à refaire à l’identique.  


Défricheuse, qui aime ouvrir des chemins dans le non-visible, qui aime tant ce travail qu’elle voudrait d’ailleurs travailler plus, Réjane continue à avancer. Elle se réjouit. De retour de cette Bourgogne qu’elle aime tant, Daniel et elle préparent un grand voyage dans le midi où elle va  se ressourcer dans la pureté au noir de Hans Hartung.   
 

Pour suivre le chemin: 
. Hans Hartung sur www.hartungbergman.fr
. Pollock sur www.jacksonpollock.com
. Rotko sur le site de la National Gallery of Art  Washington www.nga.gov/feature/rothko
. et toujours Soulages sur www.pierre-soulages.com

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Les plus belles bouteilles droites et fortes (2)

23 Mai 2008, 15:36pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Droites, c’est sûr, Lourdes, le plus souvent pour renforcer leur côté trapu et volontaire. Elles ont une puissance inégalable. Elles vous disent, les yeux dans les yeux : eh je suis là moi, je te parle, écoute-moi.  Leur message est fondé sur leur puissance propre à assurer la confiance.

Les bouteilles droites et lourdes parlent en langage ‘Homme’ en s’adressant aux hommes. Elles sont d’essence virile. C’est bien pour cela que Vin & Sprit AB (VS), le monopole d’Etat suédois sur les alcools, avait choisi cette forme au début des années 1970 pour sa vodka ‘Absolut’. On a ensuite beaucoup parlé, moins peut être maintenant, des campagnes de publicité qui, année après année, ont construit la saga Absolut Vodka de par le monde.

 

La bouteille d’Absolut Vodka

Sur la bouteille, on ne trouve qu’une anecdote, qui apporte du sens évidemment, à savoir que c’est une bouteille médicinale qu’on trouvait en pharmacie. L’intérêt est de faire un lien entre la pureté et la transparence parfaite de cet alcool sans couleur dans une bouteille translucide et l’univers de la propreté et de la santé dans un pays taraudé par la volonté de tenir l’alcool en laisse, l’alcool considéré comme un mal absolu dans un univers puritain. Cette forme fonctionnelle sobre, cette transparence qui ne cache rien, qui permet de voir devant, dedans et derrière, sont propres à rassurer sur la démarche du monopole et à donner confiance à des clients recherchant le plaisir de boire de l’alcool (40%) tout en portant le poids de la culpabilité d’en boire.  C’est bien pourquoi le succès d’AV a été et continue à être assuré par l’export, en particulier au départ de l’aventure en 1979 aux Etats-Unis.  

 

Les caractéristiques  fonctionnelles de la bouteille renforcent le message d’efficacité en terme de rapport volume intérieur/dimensions externes et du rapport maniabilité/logeabilité en carton pour le transport. Ces deux rapports sont à la base du design de la bouteille. Encore faut-il que les autres paramètres aillent dans le même sens :  couleur du verre et étiquette.

 

Le choix du verre translucide pour Absolut Vodka, parce que la vodka l’est également, est un choix magistral parce que ne reste alors que les signes portés sur la bouteille. Le regard inconsciemment cherche la présence de l’étiquette, balaie d’un regard global la surface avant de la bouteille et cherche l’information qui apparaît d’abord en bleu, la couleur symbolique la plus chargée de pureté. Puis un texte sérigraphié, qui ajouté à la marque et au pays, ABSOLUT Country of Sweden VODKA,  porte l’accent sur l’excellence, la maîtrise du savoir-faire depuis 400 ans et une marque née en 1879. Ce véritable panneau d’information couvre la face avant de la bouteille du haut jusqu’en bas, en laissant le regard passer à travers les lignes du texte écrites en italiques noires. La bouteille et le message sont alliés au profit de la marque qui incarne cette vodka en provenance de Suède.

 

La bouteille de whisky Single Cask YOICHI

De la vodka au whisky, il n’y a qu’une place de différence dans l’alphabet, une couleur et un pays de différence. C’est beaucoup et c’est peu quand la bouteille est également droite et forte. Il s’agit d’un whisky japonais sacré meilleur whisky au monde parmi 47 marques par 62 juges, professionnels avertis.  Sa forme est droite, lourde et la couleur du verre est ambré, de la même teinte que ce whisky pure malt de 10 ans d’âge. Cette fois-ci, le choix de la Nikka Whisky Company s’est porté sur une étiquette couvrante horizontale et large. De couleur beige, elle fait ressortir la marque qui prend quatre lignes calées en marge gauche. Une typographie sobre, qui met l’accent sur la marque, complète l’ensemble. Le positionnement de l’étiquette (1,5 unité) est calculé au ½ millimètre près : le bas est situé à 1 unité du bas de la bouteille et le haut à presque à 2u du haut de la bouteille finie. L’équilibre en effet  se mesure entre la forme et la couleur de la bouteille, celles de l’étiquette, son équilibre propre et le rapport d’alliance entre elles deux.  Il faudrait avoir la bouteille en main pour pouvoir en juger vraiment.  Vu de loin et sur une petite photo, il semble que l’équilibre soit atteint, sans pouvoir juger au fond de l’efficacité de la force de persuasion de cet habillage. 
La question se pose maintenant de savoir ce qui se passe quand on garde cette forme et qu’on change d’univers de produit, la nuit, tout en restant dans les boissons, mais de jour cette fois-ci. En d’autres termes, a bouteille est-elle opérable de jour et avec d’autres boissons que des spiritueux?

 

Le Fiefs Vendéens, Collection, de J. Mourat

C’est une bouteille droite, un peu plus haute (27 cm mesuré avec un ruban souple de couturière) que celle de la vodka qui atteint 23 cm. L’autre différence porte sur la contenance, 75cl pour le vin de Vendée et 700 ML pour la boisson de Suède. Cette fois-ci, il y a deux autres différences importantes qui portent sur la couleur du verre et aussi la forme tubulaire.  C’est un verre vert très foncé qui a été choisi pour cette bouteille  italienne cette fois-ci  contenant du vin de Vendée, la région de France qui fait jeu égal avec la Côte d’Azur en matière d’ensoleillement. Le vin est un assemblage 50%-50% de Chenin et de Chardonnay. On ne peut voir sa couleur cachée par le foncé du vert presque noir. L’étiquette est jaune prononcé vif.

 

L’étiquette (8,1 x 6,7 cm) ne joue pas sur la rotondité de la bouteille. Et pourtant, la bouteille a une ligne douce surprenante et réussie. Son secret réside dans l’arrondi un peu plus ample de ses épaules un peu plus hautes qui suffisent à modifier la perception. La dernière différence porte sur une bague ‘américaine’ accentué qui met l’accent sur la capuche jaune foncé.  Présentée pour la première fois sur un stand dans un salon international de vins, elle a attiré à elle seule le regard de plusieurs dizaines de visiteurs professionnels qui sont venus la prendre en main.  Et c’est avec elle, que Collection de J. Mourat a véritablement lancé l’export en Grande-Bretagne il y a quelques années.

 

La bouteille du Lingonberry Drink de marque Hafi

Reste un dernier test à faire avec une bouteille de 500ML, suédoise, portant une étiquette circulaire contenant du Lingonberry Drink concentrate, que tout un chacun est évidemment apte à traduire comme du sirop concentré de jus d’airelles suédois en vente chez Ikéa. C’est une vraie bouteille utilitaire, premier prix ; son verre est translucide comme la vodka, son étiquette joue sur le beige comme le whisky et le rouge du sirop rouge comme le whisky, l’étiquette est cette fois-ci circulaire et elle a comme la vodka et le whisky une capsule à vis. Elle a actuellement un seul défaut : vide elle ne peut vous faire admirer le rouge du sirop. 

Pour résumer, une belle bouteille se voit avec les yeux, laisse peser son poids en main, sentir son contenu avec le nez et goûter en bouche, c’est la définition d’une bouteille réussie. 
 

Pour suivre le chemin
Absolut Vodka est maintenant une marque Pernod Ricard, qui continue la saga:
www.absolutvodka.com
Single Cask Yoichi à voir sur www.nikka.com
Collections de J. Mourat, vins Fiefs Vendéens, à voir sur www.mourat.com Swedich Lingonberry Drink concentrate, HAFI, Suède et Ikea en France

Pernod Ricard sort depuis quelques mois une belle publicité pour le whisky Aberlour: seule la bouteille ambrée est photographiée dans sa nudité ; l’étiquette est repoussée sur le coin supérieur gauche de la publicité magazine. « Rien à ajouter » est la mention en relief marquée sur le corps de la bouteille droite et lourde, un peu à la façon « nothing else ». Pour du whisky écossais, Nothing more aurait été plus adapté mais peut être un peu délicat juridiquement vis à vis de Nespresso 

Sur la photo de groupe, vous voyez un gros flacon médicinal de 1250 cl, de couleur ambrée, avec aussi de très belles épaules. C’est un modèle qui existait encore en officine de pharmacie, il y a 20/25 ans.  Collection EP

Sur ce blog, voir la plus belle bouteille calligramme (1)  
Vous avez certainement remarqué que je ne maitrise pas aujourd'hui le caractère gras qui en fait à sa tête
.      

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Que mangez-vous, que buvez-vous, Jane Goodall?

18 Mai 2008, 17:13pm

Publié par Elisabeth Poulain

Ah, la belle question, surtout quand elle est posée à l’auteur de « Harvest for Hope, A Guide for Mindful Eating » (La moisson de l’Espoir, un guide pour donner du sens à ce qu’on mange)  paru en français sous un titre qui me titille « Nous sommes ce que nous mangeons ». Je suis d’accord avec l’énoncé qui est directement emprunté à Claude Fischler, le grand chercheur français parmi les plus renommé qui le premier a énoncé le principe d’incorporation dans l’Homnivore. Nous devenons lion quand nous mangeons son cœur et ainsi nous en prenons la force. C’est ainsi que raisonne le chasseur dans la savane. Mais pas seulement, si non on ne dirait pas fort comme un lion. Et puis le cœur est donné à l’homme, jamais à la femme.

 

Alors Jane et vous, qu’en pensez-vous du cœur du lion ? Je dirais que c’est un double très mauvais exemple. En effet Jane est végétarienne depuis des années et en plus on l’imagine mal aller à la chasse pour prendre seulement le cœur de l’animal. Laissons les en paix, la planète se portera certainement mieux. Il ne suffit pas de dire que Jane est végétarienne ; elle a beaucoup réfléchi et applique une véritable stratégie face à la nourriture : manger bio, équitable, peu et d’une façon très simple, si ce terme a encore un sens, et    adapté au lieu où elle se trouve. Elle décrit une journée type applicable en France ou en Tanzanie.

 

Le petit déjeuner s’articule autour d’une tasse de café  avec un demi-toast de blé complet sur lequel elle ajoute, marmelade d’orange ou Marmite. Vous gardez l’autre partie du toast pour le dîner du soir avec des œufs brouillés. A midi, des légumes avec une petite pomme de terre, cuits à la vapeur,  parfois une pomme de terre au four avec du fromage, mais alors sans légumes ; ou quand c’est jour de festin semble-t-il, un plat de macaronis cuits au four. En fin de repas, une tasse de café et quelques morceaux de chocolat. Entre les repas, un petit gâteau ou un fruit.

 

Quant à la boisson, le soir, Jane garde l’habitude très anglaise de déguster un doigt de  whisky écossais, avec une goutte d’eau et surtout sans glace. Au dîner qui suit,  elle boit un verre de vin rouge, bio évidemment. D’ailleurs, il existe maintenant, non pas un vin Jane Goodall , mais un vin « Gorilla, Grands Singes » produit par Comte Cathare en bio-dynamie pour promouvoir l’Institut qui porte le nom de cette scientifique. Jane débuta en effet sa carrière de chercheur en publiant une étude sur les chimpanzés de Gambie.  Le vigneron qui a eu cette idée généreuse est Robert Eden, le fils d’Anthony Eden, ancien Ier Ministre britannique.

 

En voyage, Jane Goodall fait preuve d’un grand sens pratique. Elle emporte toujours avec elle un petit stock alimentaire pour parer aux difficultés d’approvisionnement : café, crème, sucre + soupe de tomate. Elle dispose d’une résistance pour chauffer l’eau du café et/ou de la soupe. Elle rapporte de ses voyages en avion petit pain et beurre, comme ce qu’on faisait en Tanzanie « lorsque l’économie du pays était au plus bas », de façon à assurer son repas du soir.

  En conclusion elle mange peu, équilibrée et dégage une énergie qui paraît-il fait plaisir à voir. 

 
Pour suivre le chemin
 - marmite est le nom d'une marque anglaise de pâte à tartiner, faite à parir de levures utilisées pour la bière
- ouvrage paru chez Actes Sud, questions de société, février 2008
- vous saurez tout  sur le site de Jane : www.janegoodall.fr
- le vin ne figure pas sur le site de Robert Eden, Château Maris 34212 la Livinière,  robert@comtecathare
-
merci à Wikipedia pour les drapeaux du RU et de la Tanzanie
- sur ce bog, voir aussi dans cette série Alan Booth, Anglais vivant au Japon.  
  

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Que mangez-vous, que buvez-vous, Alan Booth?

16 Mai 2008, 10:26am

Publié par Elisabeth Poulain

La vraie question serait plutôt: qu’avez-vous mangé et bu, Alan Booth, au cours de votre périple de 5 mois, à pied pour traverser le Japon, du Cap Soya au nord au Cap Sata au sud ? Je devrais préciser aussi que ce voyageur n’emporte ni nourriture ni boisson avec lui, non pas pour accomplir un quelconque challenge mais pour voir réellement le Japon  et surtout les Japonais. Il a compté les kilomètres (3 300 d’une seule traite) et le nombre de personnes qu’il a rencontré, 12 000 ! Mais ça c’est plus pour vous rassurer sur le sérieux de sa démarche en guise d’introduction, visiblement pour répondre à une demande de son éditeur : Alan, il faut que tu dises quelque chose, tu ne peux pas commencer comme ça, en marchant. Sa réponse est un clin d’œil pour se moquer gentiment de ces lecteurs qu’il faut toujours rassurer.  Il ne vous donne pas sa motivation première. Quand vous aurez marché avec lui, et lu le livre, vous aurez compris. Ce sera la conclusion qui forcément n’en est pas une. Un marcheur est toujours en marche.

 

On peut marcher pour des tas de raisons. On peut le faire, avec un sac à dos de 14 kg, sans nourriture, ni surtout boisson. Et c’est la première chose que l’on remarque, l’importance de la boisson, surtout celle qui commence avec un B et qui se prononce à l’allemande ‘Bier’.  C’est la bière, évidemment. Elle joue un grand rôle dans sa vie de marcheur. Ca commence dés le premier jour. Il rêve d’une ‘bonne’ bière fraîche en voyant les boîtes de bières vides le long de la route. Un paysan  arrête alors son tracteur sur la route pour lui tendre sans un mot une bouteille de jus d’orange qu’Alan boit, sans dire un mot non plus,  jusqu’à la dernière goutte. Une question de sa part en guise de civilités sur le prochain village à atteindre et le tracteur repart. Dés la quatrième journée à Sapporo dans un bar, il connaît,  sous forme liquide, bière et whisky, la célébration de l’amitié entre les peuples, lui l’Américain roux alors qu’il a dit toute la soirée qu’il était anglais et eux ces Japonais qui buvaient en compagnie du notable de la ville.

 

La bière est toujours présente, que ce soit en boisson à boire la journée et le soir, avant, pendant le repas et surtout le soir entre hommes, en alternance parfois avec du saké ou du whisky pour certains. La bière est vraiment le premier passeport, avant même le fait de parler couramment le japonais. Sinon, comme boisson, il y a le thé toujours vert qui n’apparaît curieusement pas tout de suite dans son récit. Il faut un certain raffinement et est offert en guise d’offrande d’accueil. C’est ce qui s’est passé lors de son arrivée dans un ryokan (auberge) raffiné, une tasse de thé vert, une composition florale de deux lys et d’un camélia et un éventail sur le bureau de la chambre.

 

Quant à l’eau,  Alan ne la cite qu’une seule fois, de l’eau d’un torrent, si glacée, qu’elle lui a donné mal à la tête. L’eau est pourtant très présente. C’est avec la bière la principale compagne du marcheur. Très rares sont les jours où il ne pleut pas. Toutes les sortes de pluies, dures, froides, frappantes, coulantes, infiltrantes, insidieuses, hostiles…Le rêve d’une bonne bière se double maintenant d’un rêve immense d’un bon bain chaud dans lequel oublier ses souffrances et laver la journée de ses petites contrariétés. Il prend d’autant plus d’importance que chaque bain est différent, dans des lieux aménagés, ou dans des endroits de fortune, dans des thermes ou des bains bouillonnants. L’eau est celle aussi qui lui permet de laver les vêtements qu’il porte, ou parfois c’est une grand-mère ou une servante qui le fait pour lui, toujours en cadeau, un cadeau très fort.   

 

L’idéal est de trouver dans le même ryokan ou mindshuku, la possibilité de manger et de dormir le soir. Dès le bain pris, il enfile un yukata et des getas (peignoir et claquettes en bois) qu’on lui prête et il part faire un tour au village. C’est souvent comme ça, qu’il a découvert ses plus fameux bars. Les meilleurs sont les plus petits, souvent cachés en haute de minuscules escaliers de secours, lui en peignoir et les autres habillés. Il refuse de danser mais  accepte de chanter des chansons populaires japonaises sur fond de karaoké, devant un public d’hommes enthousiastes.

 

C’est dans les anciens locaux de la brasserie de Sapporo, le Biiru-en, Parc de la Bière,  qu’Alan prend son premier plat cuisiné. Il commande la plus grande chope de bière Sapporo ainsi qu’un ragoût de mouton au chou jingisu kan que vous avez évidemment traduit comme un étant un plat très exotique ‘Gengis Khan’. Il lui fallut une heure pour manger une seule portion du plat, ce qui selon lui explique la contenance de la chope pour en venir à bout. Il lui arrivera une seconde fois de manger de la viande chez un  couple un peu bizarre, qui vivait dans une maison très bizarre.

 

Les noodle shops, les coffee-shops, les bars l’attirent, tout comme tous les petits commerces ou les abri-bus quand il pleut, car c’est là qu’il y rencontre ses Japonais préférés, les grands mères qu’il ne cite pourtant qu’en 3è position dans la composition des 12 000…  En Ier, il y a les hommes d’affaires et en 2 les paysans. Ses questions les plus importantes sont toujours de demander où il pourra coucher, manger et s’il est loin de … et il cite la ville ou le village à atteindre au bout de ses 30 (normal) ou 40 kms (rare) qu’il aligne quel que soit le temps  ou les circonstances. Les réponses sont souvent évasives : oh, c’est loin, quelques ris… (3,927 km) et bien souvent il n’y a personne pour lui répondre. Parfois aussi doit-il fuir face à ses seuls ennemis, outre le froid, la pluie et les ampoules, à savoir les chiens. Les enfants sont à distinguer entre les genres : les petites filles qui ont peur de lui et les petits garçons qui le raillent et se moquent de lui.

 

Il collectionne comme des pépites des scènes très courtes, sans commentaires de sa part, et qui sont pour moi, un vrai délice. Sur la route, un homme d’affaires lui propose de le prendre en voiture (un autre de ses problèmes) et ne comprend pas son refus. Pour essayer de se faire entendre de cet étranger, il cherche ses mots et lui pose la question suivante : mais quel est donc le mode de transport sur lequel vous embarquez ? Alan réfléchit aussi et dit : Aruki desu. Aruki desu ? se fait confirmer le monsieur en japonais et Alan de répondre: Aruki. Et le monsieur de retraduire : est-ce à dire que vous avez ambulé ? Réponse : oui.  Fin du dialogue.

 

Après Sapporo, un patron du motel hors de prix lui conseille un restaurant à 5 km de là, qui se révéla être fermé quand il y arriva. L’épicier d’à coté avait justement besoin d’un coup de main pour l’aider à rentrer deux caisses de bière jusqu’à un minuscule bar en haut d’un petit escalier. C’est là qu’il a mangé et qu’il a découvert ou plutôt que le cafetier a découvert qu’Alan était son fils, conçu lors d’un congrès d’épiciers où il s’était rendu à Edimbourg. La mama-san demande à son fils : c’est vraiment ton fils ? Réponse du fils épicier : Oui, il parle japonais, non ? Mama-san : Oui, c’est vrai, ce ne peut être un étranger. Réponse de l’épicier : Alors c’est clair…et c’est ainsi que la soirée se passa à célébrer ces retrouvailles entre un père japonais et son fils anglais, avec la bénédiction de la grand-mère.

 

Il poursuit son chemin, rencontre une vieille dame toute ridée dans un temple bouddhiste qui lui donne trois mandarines. Il reçoit plusieurs fois des fruits en cadeau pour la route. Plus loin dans un ryokan très hospitalier, il se fait griller un maquereau. Le lendemain, ce sont des algues qu’il grignote au petit déjeuner. Peut être était-ce nécessaire pour bien commencer la journée. La soirée avait été bien arrosée, avec un jeune couple rencontré dans un bar à saké proche qui voulait absolument l’inviter chez lui.

 

Il mange du maïs doux avant de dîner avec l’équipe de base-ball des Yakumo Farmers qui célébrait son échec de l’après-midi. Et ce fut la fête, une vraie toute aussi vraie que la dureté du réveil le lendemain matin. C’est certainement pour cela qu’il ne sut échapper à un ‘vrai’ petit déjeuner japonais à Mutsu Yokohama : bol de soupe au tofu, prune séchée, petit plat de chou-fleur au vinaigre, portion de poisson bouilli et salé, grand bol de riz gluant et un œuf cru à mélanger sur le riz. C’est la seule fois où on le voit caler devant la nourriture ; il fait semblant de picorer et avale surtout un cachet d’aspirine. C’est la seule fois, où il détaille le menu, à une exception quand il décrit un menu servi aux étrangers occidentaux, une véritable horreur de poulet froid sur macaroni rose qu’il ne peut avaler.  

 

Pour éviter de dîner à l’auberge de jeunesse, il réussit à persuader la mamma-san d’un petit bar de lui chercher deux truites à griller pour son repas. Pendant ce temps, il sert les clients qui ne s’étonnent nullement de se voir apporter du saké par un Anglais. Ca l’enchante, comme l’agace le fait qu’on parle de lui, à ses cotés, comme s’il était absent et comme s’il ne parlait pas japonais. Il ne peut comprendre puisqu’il est un gaitjin, un étranger. On n’en a jamais vu dans le village, alors qu’il y a de la publicité (occidentale, mot non dit) partout. Alan, Ah, il porte le même prénom qu’Alain Delon. De la même façon, il ne peut manger du poisson cru même s’il dit qu’il en mange habituellement puisqu’il habite Tokyo depuis sept ans.

 

Tout est si compliqué ; c’est un mot qu’il n’écrit jamais parce que cela voudrait dire qu’il les compare à lui. Tout est parfois si lumineux, comme c’est très petite Grand-Mère qui s’élance vers lui, un sourire immense au visage, l’embrasse aussi fort qu’elle le peut dans ses bras et lui demande : d’où venez-vous, de Tokyo, à nouveau ce bouleversant sourire,  ah, comme mes trois petits-fils ! et elle le bénit : allez en paix avant de le laisser partir comme elle le fait pour ses petits-fils.

 

C’est à ces moments que le lecteur commence à saisir, non pas qu’il n’y a rien à comprendre, mais qu’il est impossible de généraliser. Toute simplification est un mensonge déformant. C’est là que se révèlent les objectifs d’Alan Booth lors de ce périple : comprendre le Japon en essayant de comprendre les Japonais pour se comprendre soi. Et son récit se termine par deux échanges qu’il rapporte en guise de conclusion :

- Comment voyez-vous les Japonais maintenant après ce voyage, lui demande une journaliste d’une TV nationale et lui de répondre : Quels Japonais ? Elle insiste, il dit : Quels Japonais ?

 

Au départ du voyage, il parle avec un vieux monsieur qui lui demande où il habite ; quand il apprend que c’est Tokyo, il lui dit qu’il n’est pas possible de comprendre le Japon quand on habite là-bas. De questions en réponse, il s’avère qu’il n’est pas possible de comprendre le Japon ni  en regardant, ni en marchant à pied, ni en parlant avec les gens.

- « Alors comment voulez-vous que je comprenne le Japon ?

-  On ne peut pas comprendre le Japon ».   

 
Pour suivre le chemin

- Alan Booth, Les Chemins de Sata, Carnets de route, Actes Sud 1988         

- Une dernière pépite, la réponse d’un vieux monsieur qui tient une agence de taxis pour savoir s’il connaît un ryokan proche : Ce ne serait pas juste de vous répondre qu’il n’y en a pas, mais il me paraît assez difficile d’être affirmatif ». 

- Vous avez aussi compris qu’il y a un message universel très fort délivré par Alan B: manger et boire ce que les autres mangent et boivent et à côté d'eux est la première façon d’échanger, de partager un moment, une émotion, un rire…. Comprendre, c’est encore autre chose. Comprend-on vraiment et quoi ?

  La première photo représente une bouteille de saké en forme de petit fût et la seconde, une autre bouteille bleue de saké, avec une boite de Sapporo. Quelle veine! Collection EP. Ces deux sakés sont bien différents, celui de la bouteille bleue (50cl) titre 12% d'alcool, celui du mini-fût (20cl)  14,6%. Ce sont 2 produits de la Takasago Sake Brewery, Asahikawa, Hokkaido, achetés France chez Carrefour (année 1998 ou 99).  Quant à la boîte boisson de Bière Sapporo, elle contient 650ml et c'est une production de la Sapporo Breweries ltd, Tokyo.    

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Le marketing nouveau, avec un raisonnement impeccable en 3 temps et 21 points

13 Mai 2008, 13:53pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Impeccable est certainement un adjectif que je n’ai pas utilisé depuis longtemps. Je me souviens, les copains qui se voulaient  à la mode disaient ‘peccable’ alors que pour d’autres, c’était ‘impec’. Que ce soit l’un ou l’autre, le raisonnement est tellement beau, qu’il faut que je vous le conte ou plutôt que je vous en fasse une démonstration en 3 temps et 21 points.  

Première phase

  1. Le consommateur a des besoins.
  2. Une découverte formidable car l’entreprise a des produits à vendre.
  3. L’entreprise découvre qu’elle est à même de combler ces besoins.
  4. Elle vend des produits centrés sur ces besoins, par exemple du café à ceux qui veulent boire un café. 
  5. Elle se dit que tant qu’à faire, il lui faut anticiper sur ces besoins. Elle fait des études de marché et étudie la concurrence pour avoir un peu d’avance.
  6. Et découvre soit des besoins insatisfaits, soit des produits qui n’existent pas, soit des pistes.
  7. Son concurrent fait la même chose ; ça c’est bien embêtant ---) c’est mauvais pour les ventes.
  8. Du coup, elle fait de la pub sur sa marque pour montrer sa différence avec le concurrent. Et commence à mettre sur le marché des produits avec de la valeur ajoutée, des garanties, l’origine ‘terroir’…  
     
  9. Toujours pour se démarquer de la concurrence, elle pousse le raisonnement : quitte à anticiper sur les besoins existants, pourquoi ne pas pressentir des besoins non encore éclos ? Ou même, toujours quitte à… : pourquoi ne pas aller jusqu’à créer le besoin ?
  10. En identifiant plus finement ces consommateurs qui adorent dépenser : ceux qui ont de l’argent, les jeunes qui ont de gros appétit de consommation, tous ceux qui veulent être beau et ceux qui veulent avoir l’air d’avoir de l’argent et/ou d’être beau et/ou d’être jeune, quelle qu’en soit l’ordre. Argent, jeunesse et beauté sont les 3 axes de nos 3 moteurs principaux de vie que sont la sexualité, le pouvoir et l’envie. 
  11. La pub commence alors son travail de fond, relayée par tous les décideurs. La pub seule ne serait pas grand chose mais tous groupés dans du travail du terrain, via les médias de tout poil, ça avance. On peut alors lancer de nouveaux produits comme des missiles qui cherchent leurs cibles. Et on réessaie jusqu’à ce que ça marche. 10 ans par exemple s’il le faut pour que Nespresso soit une réussite. 10 ans pour atteindre le niveau mondial ! Il faut voir la fierté des membres du Club ! Mais là, j’anticipe : nous sommes déjà à la fin du 2è temps et le début du 3ème. Maintenant.   

  Deuxième phase

  1. Au bout de quelques décades de ce travail en profondeur de satisfaction des besoins , plusieurs phénomènes intéressants se font jour. Des milliards d’habitants de pays (anciennement pauvres) consomment hardiment à une vitesse hallucinante. Ils appliquent la formule psychologiquement vraie de L’Oréal, Ier mondial en matière de cosmétiques, ‘Moi aussi parce que je le vaux bien’.
  2. Et ça marche. On nous promet d’être beau/belle en un jour, d’être jeune, riche et tout ça pour presque rien, un pot de crème, une tenue mode, des chaussures id, un maquillage, une façon de marcher qui inspire la confiance, le pouvoir, l’argent. Ca suffit. On devient tout ça.
  3. Ca paraît incroyable mais il faut dire qu’on joue, tous et toutes, le jeu du plaisir tout le temps, toujours plus. Pour nous, Européens, cela fait déjà quelque temps ; on commence même à s’habituer. Il en faut toujours plus pour nous satisfaire, même si tout le monde ne participe pas à la fête et aimerait bien. Le café maintenant, on le veut bon, lointain, raffiné, équitable. Le vin est un AOC à forte notoriété, ayant gagner un grand prix, entrant dans le cadre d’une culture du vin…Qualité, innovation, garantie, adaptation à tous nos besoins, culture, c’est un maintenant un produit + + + + et +  
  4. Tellement qu’un un jour de fatigue certainement, ce + devient pesant. Devant vous brusquement, vous avez des gens hargneux, exigeants au de là du concevable, qui s’énervent pour ‘un rien’, un retard d’avion pour cause d’orage, une petite pluie le week-end, une file d’attente…
  5. Le consommateur, heureux la veille de consommer, se réveille un matin frustré. Il a beau avoir toujours plus, il s’aperçoit que ‘plus’ ne lui donne pas autant de plaisir qu’avant, au début. Ce + s’est transformé en -.
  6. A satisfaire tous les besoins à commencer par ceux que le consommateur n’a pas forcément ou vraiment besoin, le marketing a créé le corollaire naturel de la satisfaction, la frustration. Et c’est là où le raisonnement devient impeccable, il suffit de sauter un nouveau pas.  

Troisième phase

  1. Les entreprises s’engagent alors dans un chemin plus étroit et infini. Le produit devient le noyau d’une offre de promesses toujours plus alléchantes, en donnant l’assurance d’entrer dans un univers sans frustration, un univers de luxe. Demandez, vous aurez et vous avez. C’est beau. Le café sera comme vous le voulez, Nespresso s’y est employé, le vin de très grand nom sera vendu à quelques connaisseurs, comme vous, qui formeront une élite mondiale reconnaissable dans le monde entier...
  2. Il suffit pour cela de promettre d’entrer cette fois-ci dans ‘l’univers psychique’ fondé sur ‘la mystique client’. Là, on ne cherche plus à répondre à des besoins, les entreprises vendent aux consommateurs des réponses à leurs frustrations et cela sans fin.
  3. C’est une logique marketing impeccable et qui marche alors qu’on sait que c’est impossible par définition. C’est la plus belle façon de damner le pion à la concurrence. Toujours plus, sans fin.
  4. Et c’est justement pour ça que marche. C’est en particulier l’univers du luxe mais pas seulement. Le luxe, c’est ce que le voisin a et que vous n’avez pas, pas encore. 

Pour suivre le chemin

- Lire le remarquable essai d’un marketeur bien connu, Georges Chétochine, Le blues du consommateur, Connaître et décoder les comportements de l’ »homo-cliens », Ed. d’Organisation, déc 2007. Ancien prof de marketing à Paris-Dauphine, il a créé son cabinet sur les stratégies de comportement et de communication en France, maintenant implanté en Argentine et au Brésil. C’est lui qui explique très bien la frustration et a inventé les termes d’univers psychique  et de mystique client. 

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Les plus belles bouteilles, la bouteille calligramme (1)

11 Mai 2008, 09:58am

Publié par Elisabeth Poulain

C’est une bouteille émouvante. C’est à elle à qui j’ai pensé en premier. Parmi les plus belles bouteilles, c’est aussi la seule que je ne peux toucher. Ce n’est pas une question de distance ou d’appropriation, non la vraie raison est qu’elle n’existe pas vraiment ou plutôt que c’est une bouteille souvenir, celle qui reste quand le vin est bu et le verre cassé. Les mots seuls gardent la mémoire de dire l’émotion d’avoir bu un flacon de vin. Ces mots, ce sont ceux de Charles-François Panard, joueur de mots écrits, dits et chantés qui est né à Courville sur Eure le 2 novembre 1689 et est mort à Paris le 13 juin 1765. Il a beaucoup écrit, mais vraiment beaucoup pour le théâtre, l’Opéra comique... Il était aussi chansonnier, un art actuellement quasiment disparu. Il ne se prenait pas au sérieux, aimait manger et aussi boire. C’était ce qu’on appelle un bon vivant. Quelle admirable phrase ! Souvent, à la fin d’un repas, le ventre plein et son immense verre vidée, lui venait quelques mots ou ritournelles, qu’il notait tout de suite, sur du papier tâché de vin. L’information est parvenue jusqu’à nous parce que c’est nous dit-il « le cachet du génie ». Car Charles-François, à défaut d’être reconnu comme un grand poète avait de l’humour.  
 

Il avait aussi l’amour de la lettre. Du dessin d’une lettre, du dessin d’un mot, de phrases dessinées, il est passé au poème en dessin ou d’un dessin-poème, montrant en cela une approche très novatrice dans un pays qui a toujours le réflexe de séparer le fond et la forme qui pourtant ne font qu'un. Charles-François a donc composé une bouteille en poésie, complétée ensuite ou avant par un verre fin et charmant. Le sien était paraît-il si grand qu’on pouvait y placer une bouteille.

 

     

 

Ce que dit la bouteille (la majuscule annonce un nouveau vers) : Que mon Flacon Me semble bon !Sans lui L’ennui Me nuit ; Me suit, Je sens Mes sens Mourans Pesans. Quand je le tiens Dieux !-Que je suis bien ! Que son aspect est agréable ! Que je fais cas de ses divins présens ! C’est de son sein fécond, c’est de ses heureux flans Que coule ce nectar si doux, si délectable Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits. Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire; Tant que mon cœur vivra, de tes charmants bienfaits Il saura conserver la fidelle mémoire. Ma muse à te louer se consacre à jamais. Tantôt dans un caveau, tantôt sous une treille, Ma lyre, de ma voix accompagnant le son, Répètera  cent fois cette aimable chanson : Règne sans fin, ma charmante bouteille ; Règne sans cesse, mon cher flacon.  


Ce que vous raconte le verre

 : Nous ne pouvons rien trouver sur la terre Qui soit si bon, ni si beau que le verre. Du tendre amour berceau charmant, C’est toi qui sers à faire L’heureux instrument Où souvent pétille,

,

Mousse et brille Le jus qui rend Gai

RIANT,

Content. Quelle douceur Il porte au cœur ! Tot, Tot, Tot, Qu’on m’en donne, Qu’on l’entonne; Tot, Tot, Tot, Qu’on m’en donne; Vite et comme il faut: L’on, y voit sur ses flots chéris Nager l’allégresse et les ris.   


Le plus curieux est que ses rimes n’ont été publiées  qu’en 1803 par A. Gouffé,  reprises en 1808 par Gabriel Peignot dans Amusements philologiques et enfin citées en 1978 par Jérôme Peignot dans un ouvrage paru aux Editions du Chêne sous le titre du Calligramme. 

 

Jérome Peignot est un passionné de la chose écrite et imprimé. Il a consacré sa thèse à la calligraphie latine. Il est le lien entre l’écriture, la calligraphie, l’imprimerie, la typograhie et l’esthétisme. 

Comme ce qu'a fait CAP qui savait déjà que les mots seuls ont beaucoup de mal à rendre le plaisir de vivre, de manger et de boire du vin et que pour cela il faut dire ces mots directement en dessin pour parler aux yeux avant de s'adresser à la raison du lecteur. C'est une approche si novatrice, même si CAP n'a pas été le premier en Europe, qu'elle est actuellement reprise en graphisme et design publicitaire mais d'une façon moins 'pure' puisque l'informatique permet de se jouer de toutes les difficultés techniques de l'imprimerie. Maintenant on dessine d'abord et on remplit après. CAP lui dessinait la bouteille tout en vidant son verre. 

C'est une jolie histoire que je dois à Jérôme Peignot et à la Bibliothèque municipale d'Angers qui nous fait de temps en temps la grâce de nous offrir des pépites.         

        

Pour suivre le chemin
. Lire « du Calligramme », Jérôme Peignot, Dossiers graphiques du Chêne, Paris 1978.
. Voir son blog (il s’enchante d’en avoir un à 82 ans et il a bien raison) :  http://jeromepeignot.free.fr

. Lire aussi sa lettre ouverte à Nicolas Sarkozy en faveur de la défense de l’Atelier du Livre de l’Imprimerie nationale pour sauvegarder le patrimoine d’art typographiques et d’ouvrages en provenance du monde entier unique au monde.                                                                       

      

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