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Le Blog d'Elisabeth Poulain

Articles avec #eure

Avrilly 27, La motte féodale, un château du Moyen-Age de pierre & de terre

1 Septembre 2014, 17:31pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Décryptage du titre. Avrilly d’abord. C’est un paisible village de Normandie, comptant   450 habitants situé au sud d’Evreux dans le département de l’Eure. A part son caractère verdoyant et luxuriant propre à la terre généreuse de la Normandie, la situation d’Avrilly n’offre à priori rien de perceptible à l'oeil. Et pourtant  ce village mérite le détour comme le disent certains guides touristiques. Il est en effet doté d’un trésor patrimonial  historique à forte personnalité.

Il s’agit d’une motte féodale, un château du Moyen-Age, fait de pierre et de terre, qui n’a jamais été ni reconstruit, ni retouché depuis sa destruction partielle vers  1390 quand les troupes anglaises détruisirent tout, la motte et le village.  Commencer par donner sa date approximative de fin d’usage peut certainement surprendre. Cela l’est moins quand on sait qu’on ignore sa date exacte d’édification et une grande partie de ses conditions réelles d’activité. A notre époque, où on sait tout sur tout, avec un luxe de détails proprement inouï sur des monuments datant du premier millénaire, et à fortiori du début du suivant, une motte féodale peut receler beaucoup de mystères passionnants à découvrir. 

Motte-féodale-Pont-sur-Fossé-Avrilly-Eure

Son nom d’abord. On parle indifféremment d’une motte féodale ou castrale, d’un château du Moyen-Age ou d’une place forte. Déjà rien que ces appellations plurielles montrent qu’on n’est pas très à l’aise pour définir ces ruines de ce qui fut un fort militaire de défense, placé dans à un endroit stratégique en arrière des frontières entre la France et la Normandie. Son objectif premier était de protéger le territoire normand.

. Une motte féodale. L’intéressant de cette dénomination porte d’abord sur ce concept de motte. De nos jours, quand on parle d’une motte de terre, on voit un petit tas de terre qu’on peut écraser avec ses pataugas, une marque bien connue de grosses chaussures de marche. A Avrilly, il s’agit d’une vraiment grosse butée de terre, d’un volume suffisant pour  former une vraie colline, édifiée à un endroit qui devait déjà être un peu surélevé. De loin, on aperçoit surtout une colline boisée, ce qui est fréquent en Normandie. La motte d’Avrilly a pu, selon des historiens, être édifiée en 3 mois, avec environ 30 hommes qui ont pu manipuler 5 000 m3 de terre environ.   

2014-04-21 Blog div-Eure-Armilly 249

L’objectif militaire défensif de la motte était bien de surveiller les voies de passage et de repérer les attaques ennemies, avant que celles-ci puissent passer à l’offensive. Il en allait déjà ainsi à Rome pour les légions romaines. Chaque centurion portait avec lui sa petite pelle qui lui servait le soir à creuser un fossé autour du camp et à édifier à l’intérieur une butée avec la terre qu’il venait de prélever dans le fossé, c’est-à-dire le trou qu’il venait de faire. La protection alors devenait double et même triple, puisque des pieux dissuasifs étaient plantés en haut du talus pour freiner l’entrée dans le camp. Ces principes de base de l’art militaire protecteur étaient appliqués également le long des frontières nord et nord-ouest de l’empire romain, qu’on connait sous le nom de « Limes ».

Il est vrai que dans cette partie de la Normandie alors anglaise, vers le XIIe siècle, proche du royaume de France, l’influence romaine était plus présente qu’on ne le pense, en provenance non pas de Rome directement, mais d’Angleterre. Comme en atteste le célèbre Mur d’Hadrien, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, qui est un ouvrage défensif incroyablement sophistiqué de la protection d’un espace sensible entre deux royaumes.   

Le Mur d’Hadrien montre bien qu’on a toujours tendance à voir le mur en élévation plus, que le fossé en creux, alors que les deux sont indissociables, dès lors qu’il est possible de creuser et de niveler la terre. D’autres éléments vont alors compléter le dispositif ; ce sont le donjon lui-même protégé par des tours, signes visibles de la force militaire protégée de l’intérieur, et le pont pour entrer dans l’espace protégé. La différence entre un mur et une motte est que le premier est linéaire, alors qu’une motte évoque et préfigure une forme ronde.

Motte-féodale-Grand-fossé-extétrieur-Avrilly-Eure-256

Cette  motte féodale d’Avrilly fait ressortir l’adjectif de « féodale » dérivé du substantif « fief ». C’est le lien juridique très particulier qui unissait le seigneur à ses vassaux plus particulièrement du Xe au XIIe siècle. Le fief peut se définir comme étant une terre ou un bien concédé à un vassal en échange d’une fidélité absolue de ce dernier au seigneur et d’un certain nombre de services, au nombre duquel figurait la protection du territoire. C’était ce qu’on appelle le fief noble. Cela revient en droit féodal à un partage du droit de propriété de la terre très particulier puisqu’il est lié par un engagement personnel très fort du vassal envers le suzerain. Un système transmissible héréditairement qui   a été très actif entre le Xe  et le XIIe siècle.

. La motte castrale d’Avrilly a aussi le mérite de nous offrir une autre vision de la Normandie. On retrouve l’influence latine. Castrale vient en effet du latin « castrum » qui signifie le château. Cette fois-ci, l’accent se déplace du substantif –la motte- pour mettre en lumière l’adjectif du château dans sa dimension militaire. A Avrilly, il reste bien un donjon mais sans puisse dire que c’est un château à vivre, un terme qu’on réserve peut-être pour des constructions de plus grande ampleur, avec souvent des fonctions multiples. Par contre, il y avait bien des châtelains. Ceux-là même qui avaient fait bâtir le site. C’étaient aussi des grands propriétaires terriens, comme les comtes d’Evreux qui possédaient en particulier un grand domaine à Avrilly.  

Motte-féodale-Mur-Donjon-Avrilly-Eure-285

. Le château du Moyen-Age.  C’est le terme le plus large qui puisse concerner les ruines d’Avrilly.  Cette dénomination met l’accent sur le caractère  nobiliaire de la construction. On imagine de nos jours des seigneurs appartenant à la haute noblesse venant visiter leurs terres et y résidant le temps qu’ils désiraient. C’est plutôt une vision de la Renaissance, qui a révélé en France un art de vivre inconnu jusqu’alors. Aux X-XIIe siècle, le terme de château faisait plus ressortir l’origine latine militaire encore une fois, ce mot venant directement du latin « castellum » lui-même provenant de « castrum » que nous avons déjà rencontré.

Par contre, le château n’est toujours pas   « fort ». On ne  pourrait le qualifier ainsi que s’il avait été vraiment entouré de remparts comme dans une forteresse. Des fossés et des talus protégés par des tours et plus haut par un donjon peuvent et c’est le cas à Avrilly former un château mais pas encore un château fort, parce qu’il n’y avait qu’un début de fortification. L’intéressant est que c’est le château  qui a donné naissance au village d’Avrilly. C’est un signe de son importance.

 Motte-féodale-Enceinte-Basse-Cour-Avrilly-Eure-291  

Par contre, il y avait bien une forteresse à Château-Gaillard, un peu plus bas dans l’Eure, dominant la Seine pour arrêter l’ennemi remontant le grand fleuve.  Château Gaillard, toujours cité lorsqu’on évoque l’histoire normande anglo-française possède bien des caractéristiques d’une motte castrale tout en étant  lui-même protégé par deux autres mottes en amont la Tour de Cléry sur le plateau et Boutavent dans la Vallée. Le site était tellement stratégique aussi bien pour le pouvoir royal anglais, que pour son  homologue français, que ce château a été qualifié de Gaillard, ce qui signifie « fort ». On retrouve le château-fort de nos livres d’histoire. 

La Vallée de la Seine a été presque traditionnellement pourrait-on dire le haut lieu des modes de pénétration par la mer des Vikings à partir du VIIIe siècle, des Anglais par la suite et ce à plusieurs reprises. Par la suite à la toute fin du XIIe siècle, c’est alors le roi de France qui est revenu en force en venant de l’autre côté. Philippe Auguste a repris la main. Il s’est en effet emparé de la ville d’Evreux qu’il a proprement détruite et du village d’Avrilly, qui du coup sont devenus français. Passons rapidement sur le XIII et le XIVe siècle qui ont accordé un peu de répit à ces territoires franchement malmenés par les guerres de toutes sortes. Pendant ce temps, les constructions à usage militaire ont perdu de leur importance. Peut-être pas aux yeux des armées anglaises, qui décidèrent de détruire à leur tour tant le château que le village. On ne sait jamais !  C’était à la fin du XIVè siècle .

Motte-féodale-Porte-entrée-Avrilly-Eure-293

Aujourd'hui que voyez-vous devant vos yeux ?  On repère vite  le petit pont qui a dû être refait à l’identique. C’est le plus facile à distinguer avec la porte d’entrée. On voit aussi dès l’entrée le grand fossé qui fait le tour de la colline. On arrive alors dans la Basse-Cour, à prendre dans son sens premier, la cour qui est en bas. En bas de quoi ? Du donjon qui est l’endroit stratégique où se trouve le poste de commandement, alors que la Basse-Cour va accueillir les fonctions de vie. Entre les deux espaces bien hiérarchisés, se situe à nouveau un autre fossé, plus petit, repérable surtout sur le côté droit quand on regarde le donjon du bas. C’est là que l’on voit clairement une des deux tours  bien conservée. De l'autre côté, un sentier étroit permet d’accéder  à la plate-forme du donjon. De là-haut, on domine la site. C’est l’endroit qui intéresse le plus les visiteurs. En redescendant vers la Basse-Cour, on distingue bien le mur d’enceinte qui a été refait sur le côté droit gauche.

Motte-féodale-Haut du Donjon-Avrilly-Eure-Armilly 266

Et depuis lors, les choses sont restées en place. Il y a bien eu ces petites consolidations pour éviter de voir un mur encore debout s’écrouler ou pour refaire le pont, mais aucun chantier d’importance qui aurait pu avoir tendance à dénaturer le site. Ce rapport au temps dans un petit espace, protégé par des arbres, est absolument exceptionnel. Nous sommes au sommet de ce qui doit être l’endroit le plus haut d’Avrilly à  159 mètres, alors que l’endroit du village le plus bas  est à 137 mètres. La colonne érigée en haut du donjon ne doit  pas compter dans le total! L’endroit éclate de vie sous l’exubérance de la végétation et le tapis d’herbes tendres parsemé de petites fleurs. Un très bel endroit que j’ai eu le plaisir de découvrir sous le soleil du printemps guidée par Marie-Françoise Vivien, la propriétaire de la Motte féodale, et Colette Boisson, deux amies passionnées d’art et de culture normande et membres actives d'associations du patrimoine.

Il est alors temps de refermer le portail et de terminer le billet.      

 Motte féodale-Portail--Avrilly-Eure- 235    

Pour suivre le chemin

. Sur le château, voir d’abord le site de l’association « Les Amis du Donjon » avec de belles photos prises la présidente qui est aussi la propriétaire de la motte http://www.ccpd.fr/fr/vie-associative/culture/289-les-amis-du-donjon.html

http://www.chateau-fort-manoir-chateau.eu/chateaux-eure-chateau-a-avrilly-chateau-fort-avrilly.html

. Sur la place forte, lire http://fr.wikipedia.org/wiki/Place_forte

. Avrilly,  quelques informations sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Avrilly_(Eure)

. Sur la naissance de la Normandie, voir  http://www.histoire-normandie.fr/rollon-et-la-naissance-de-la-normandie

. Quant à « Rollon le marcheur », vous référer à http://fr.wikipedia.org/wiki/Rollon, , et à   http://fr.wikipedia.org/wiki/Normands pour remettre l’histoire en perspective sur « Les Normands » - « les hommes venus du Nord », c’est-à-dire les Vikings. 

. Quand il vous restera quelque énergie, pour remettre toutes ces informations en perspective, connectez-vous sur l’histoire simplifiée de la Normandie http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Normandie

. Apprenez en plus grâce aux fossés royaux du XIIè siècle, une technique ancienne qui a longtemps protégé les frontières de l’Ouest de la France, sur la décision d’Henri II, roi de France, contre l’ennemi anglais.  http://www.eure.gouv.fr/content/download/10580/61444/file/105%20Les%20foss%C3%A9s%20royaux%20de%20l'Eure.pdf

Motte-féodale-Tour-Mur-Avrilly-Eure-278

Regarder avec intérêt la fiche descriptive du village d’Avrilly sur le site du Conseil général sur http://www.conseil-general.com/local/mairies-villes-communes/mairie-avrilly-27240.htm . C’est là que vous trouvez l’altitude en particulier.  

. Photos Elisabeth Poulain uniquement sur la motte,  avec d'autres photos du site à voir dans Eure-Patrimoine3 

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Le Monde des Murs > A Verneuil-sur-Avre, des Murs qui parlent

2 Juin 2014, 18:11pm

Publié par Elisabeth Poulain

 Il y a mur et mur, comme partout et à Verneuil sur Avre encore plus. C’est vrai dans toutes les villes anciennes, aucun mur ne ressemblant jamais tout à fait à un autre. A Verneuil sur Avre dans cette ville du bas du département de l’Eure, qui marquait il y a bien longtemps la frontière entre la Normandie anglaise et le Royaume de France, les murs, certains d’entre eux ont eu plus d’importance que d’autres. Surtout quand on sait qu’il y a eu là plus qu’ailleurs une forte volonté de destruction de monuments emblématiques décidées par des volontés placées au sommet du pouvoir, et sans qu’il y ait eu un Baron Haussmann vernolien pour aérer le plan d’urbanisme.

La hiérarchie des murs entre eux. Certains ont eu aussi pour conséquence d’engendrer d’autres murs, qui à leur tour cohabitent plus ou moins bien avec d’autres qu’eux. C’est le cas en particulier des murs d’enceinte qui ont toujours occupé une place majeure dans l’histoire des peuples en guerre, avec parfois des retournements de situation « intéressants », l’ennemi de l’extérieur devenant à son tour l’habitant de l’intérieur qui à son tour….

 Vernueil sur Avre, l'Iton, Vue sur le Mur d'Enceinte 161

Leur objectif commun est toujours de fermer, de clore, de couper, de cacher ou plus simplement de dire « ici, je suis chez moi et l’inverse tout autant et surtout, ici vous n’êtes pas chez vous »  mais toujours avec des différenciations qui viennent des caractéristiques des murs. Celles-ci portent sur leur tracé au sol, leurs formes, leurs dimensions, leurs matériaux, leurs couleurs, leurs usages, leur évolution dans le temps, leur positionnement face au soleil et ce « je ne sais quoi qui fait leurs différences. » Et cela même  quand le mur en tant que tel n’existe plus ou du moins ne se voit plus, on en parle encore. Il a existé à un moment de l’histoire, il continue son cycle de vie autrement, dans les mémoires et les recherches des historiens.

Le mur s’ancre dans le sol. Il est fils du sol et ce lien est d’autant plus fort que le gisement de la pierre à extraire est proche de l’usage qui en est fait.  A ce titre, il modifie par trois fois l’espace, dans le sous-sol, sur le sol lui-même et dans les airs. Il est aussi enfant de la terre, de la pierre et de l’air. A ces titres multiples, il crée des modifications de l’espace dont certaines sont visibles de l’Espace avec un grand E, comme dans le cas toujours cité du Mur de Chine.

Verneuil sur Avre, Mur d'Enceinte coupé, parking CHU 141

 

Le mur est d’abord et avant tout une volonté de dire quelque chose en langage pérenne que tous vont comprendre au fil du temps, un message que tous entendront, cela quelle que soit l’époque, la langue utilisée… avec un code universel de compréhension. Plus il est long, haut et épais, plus il y a de la richesse derrière à protéger et plus le géniteur de ce mur, son chef, son propriétaire  est volontaire et puissant. 

Le mur est une création humaine. Il a aussi toujours un lien avec le temps, le temps long de l’histoire. Le bois va pourrir, être mangé par les termites ou brûler. La terre va se vider de sa substance et redevenir poussière. La pierre dure plus longtemps sous sa forme première ou déjà assemblée en mur. C’est elle qui garde le mieux la mémoire de l’histoire des Anciens.  A Verneuil-sur-Avre, celle-ci commence en 1120 par la volonté d’un homme de pouvoir, Henri Ier de Beauclerc, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Sa décision est de créer une ville-frontière là où la délimitation entre les deux entités n’était justement pas protégée de son côté par un mur d’enceinte, avec d’autres murs de renfort et les deux protections que constituent le talus en hauteur et le fossé  en eau en creux.

Verneuil sur Avre, Hôpital, mur d'en face 130

Ces murs protègent la création de la ville, son  peuplement et son développement économique à venir. Les remparts de Verneuil-sur-Avre érigés sur ordre du roi anglais ont littéralement créé la ville à l’intérieur, avec une forte distinction entre le vide dehors et le plein dedans. Car Il a fallu bien sûr des hommes-soldats pour garder ces murs et dissuader l’ennemi venant de France d’y rentrer. Les soldats se devaient d’habiter sur place au plus proche et donc d’être logé et nourri.  

Ces murs emblématiques porteurs de la mémoire assument diverses autres fonctions. En partant de l’extérieur du cercle protecteur de l’enceinte, on rencontre une grande variété de situations.

. Il y a la muraille, renforcée par un talus extérieur et au pied duquel coule quand c’est possible un cours d’eau.

. Toutes les adjonctions de l’enceinte vont renforcer et améliorer l’efficacité de ce  mur défensif telles que des tours, celle de la Tour grise est célèbre, et des portes à surveiller encore plus étroitement que les autres segments protégés eux par un fossé en eau et un talus.  

Verneuil sur Avre, l'Iton près du moulin, hors les murs 153

. A l’intérieur, toutes les constructions qui toutes chacune à sa façon vont utiliser le mur de pierre comme première technique.  

. Avec comme autre particularité de Verneuil-sur-Avre qu’il n’y avait pas de ville préalable dont le développement se serait fait au fil du temps  vers l’extérieur à partir du point central que constitue généralement l’église. Ici, la démarche est inverse. Henri Ier est parti de l’enveloppe extérieure pour créer de facto une ville à l’intérieur du cercle capable de faire vivre le mur, en lui fournissant les hommes et tout ce qui était nécessaire à cette mission et à leur survie, à commencer par le pain et l’eau. 

. Evoquer le pain, c’est parler de la farine et donc du grain  de blé à moudre et c’est donc encore parler de mur, dans un raisonnement incroyablement sophistiqué. Pour moudre le blé, il fallait des moulins et pour cela il fallait de l’eau. La décision du roi anglais fut de détourner le cours de l’Iton pour la faire entrer dans la ville, en surveillant bien son cours, laquelle ville était entourée d’un haut mur bien surveillé. A l’intérieur pour freiner le mouvement des gens (qui habitaient tout près des terres françaises), des murailles intérieures furent édifiées et les flux de circulation encore ralenties par les ruisseaux.

 

Verneuil sur Avre, jonction rue des Tanneries-rue des Marroniers 115

 Le mur de délimitation d’une grande propriété, ou de grand propriétaire, tel qu’une famille noble à grand nom ou de membres du haut clergé, ne ressemble pas aux autres. Il est long, haut et porte les traces des réparations cumulées au cours des siècles. Le bon entretien est un signe de la volonté d’une famille ou d’un ordre religieux de défier les siècles. C’est un mur-transmission du patrimoine.  

. Parfois, des murs anciens perdent leur  qualité de façade. Ils redeviennent des murs aveugles. Certaines ou toutes leurs ouvertures, leurs portes et/ou leurs fenêtres sont alors bouchées totalement ou partiellement sur la rue. De nombreux exemples existent à Verneuil-sur-Avre du fait de la modification des fonctionnalités intérieures du bâtiment. Exceptionnellement il est possible de repérer le bouchage fait plusieurs fois à quelques distances les uns des autres et à des époques différentes.   

    Verneuil sur Avre, rue des Tanneries, ruelle 093

. En centre-ville, des petites rues étroites ont été insérées dans le maillage existant, entre deux rues passantes, avec des conséquences différentes. D’un côté, des maisons se sont implantées transversalement avec des terrains en arrière très variés en longueur, qui prolongent la parcelle large comme la façade arrière. Le murs de ces parcelles jointives allongées parfois rencontrent les autres murs des parcelles en contre-bas.

. Les façades des maisons sont fortement habitées et l’arrière peu, du fait que ce sont des jardins ou des espaces vides, qui font face à la situation inverse en prolongement. Au fil de l’écoulement du temps, seule la destruction de quelques constructions permet d’accéder à de grands îlots centraux qui permettent l’implantation de nouvelles voies d’accès et partant de nouvelles constructions.

Verneuil sur Avre, Vue sur Mur intérieur, vieille Maison, Tour 149

. Sous l’effet de la recherche d’espace libre pour édifier des nouveaux bâtiments et surtout de nombreuses annexes, l’espace restant se restreint dans les petites parcelles initiales. Il est parfois possible d’avoir un aperçu de l’intérieur des îlots, à la faveur d’une trouée, avec des murets moins hauts à certains endroits qui permettent de distinguer un maillage extrêmement serré de constructions diverses et variées. Cette imbrication ne se perçoit pas toujours facilement vue de la rue.

« Dans les murs », la construction attire la construction à un point que l’on a peine à imaginer. C’est une des lois universelles de la tension immobilière, avec la construction d’une maison, son extension avec une terrasse, un garage couvert, un appentis, un plus petit qui s’adosse au précédent, des toilettes au XIXe siècle,  aujourd’hui une cabane de jardin, parfois une petite maison à jouer pour les enfants, une niche pour le chien... Et le tout est inséré dans un espace privatif clos de murs, lui-même serré dans les murs.   

Verneuil sur Avre, rue des Tanneries, Clôture ancienne, 098

Un mur de séparation de parcelle  par exemple dans ces vieilles villes de la France offre rarement un tracé au carré. Le dessin au sol est quasiment toujours  fortement rectangulaire. En façade dans la rue, il est étroit en largeur afin que le maximum de maisons puisse accéder à l’espace commun dans la zone protégée par le grand mur d’enceinte qui fait le tour. Il peut être très long afin que les maisons puissent bénéficier d’un jardin en arrière de la maison. Il s’ensuit deux situations. Un mur sépare le plus souvent deux propriétés voisines, sans que l’on sache souvent qui est toujours ou encore propriétaire du mur. Parfois non, on peut apercevoir aussi deux murs qui se font face dans des ruelles très étroites qui permettent juste à une personne de passer, avec une petite brouette. 

 . La façade qui redevient mur. Une attention toute particulière peut être portée aux murs restant d’une grande construction disparue qui bordait l’espace public. On garde alors le mur du fait de la construction en arrière, mais en lui bouchant ses ouvertures vers la rue.  C’est ici le cas à Verneuil pour de nombreux bâtiments, comme dans le quartier de l’ancien hôpital, des tours importantes, de nombreux moulins…Certaines petites rues proches de l’Eglise Notre-Dame toute en pierre de grison ont des façades de grison très anciennes, alors que cette pierre était peu utilisée pour les petites maisons.  

   Verneuil sur Avre, Hôpital, Mur rebouché 122       

. Le mur d’enceinte qui encercle l’espace au milieu est vivant. Prenant un autre nom pour bien montrer sa valeur défensive, il est très souvent modifié dans l’histoire. Sa fonction et partant sa forme et ses adjonctions évoluent avec le temps. En effet ce type de mur de fortification est daté dans l’histoire. Il répondait à la première époque de la guerre féodale au XIIe siècle, avant même l’utilisation du boulet de pierre lancé par de gigantesques catapultes de bois. A Verneuil-sur-Avre, ces fortifications,  dotées de tours et de portes, sont liées à la fondation de la ville pour des raisons militaires défensives (1120 env.)

La durée de vie d’un mur est donc limitée. Leurs forces créent leur propre faiblesse. Leurs masses de pierres  gênent l’extension naturelle de la cité, en suscitant une forte hausse du coût du foncier à l’intérieur des murs  et une tentation d’utiliser ses matériaux à d’autres fins. Cette situation est très visible dans l’ancien quartier de l’hôpital où le mur d’enceinte a été coupé pour laisser place à une rue passante, un parking et un nouveau parc paysagé (le parc André Faugère)  près d’un ancien moulin où coulent les eaux vives de l’Iton.

Verneuil sur Avre, Hôpital, façade chapelle 132

. Les murs religieux. Contrairement aux murs militaires et/ou défensifs, Ils ont souvent une grande pérennité du fait de la puissance du clergé au titre de grand propriétaire terrien sous l’Ancien Régime. La ville comptait sept paroisses, donc sept églises et deux monastères avec chacune leurs chapelles, sans compter d’autres chapelles au fil des siècles. Qui dit propriété religieuse pense aussi aux hauts murs qui protégeaient l’ordre à l’intérieur, comme cela a été le cas pour l’abbaye royale de Saint-Nicolas au sud de la ville où les Bénédictines surent utiliser le vieux mur d’enceinte comme mur de clôture pour protéger leurs vergers et potagers « dans les murs ».    

. Les longueurs d’un mur. Elles sont déterminées par l’usage qui en est fait. L’enceinte suivra le cercle intérieur à protéger, au moins au début. Il en ira très vite autrement avec des doubles enceintes ou plus pour protéger les premières dont on s’aperçoit vite des faiblesses. Quant aux dimensions des murs religieux et civils, elles  sont fonction de l’importance du nombre de personnes, qui y travaillaient, y habitaient et de leur statut à l’intérieur. Les neuf églises de la ville marquait une forte présence de communautés  religieuses possédant des grands domaines appartenant à l’Eglise.  

  Verneuil sur Avre, Hôpital, Porte face au mur rebouché 126 

. Les largeurs entre les murs de clôture dans un parcellaire en bandes dépendent de la date à laquelle les constructions ont été érigées. Elles peuvent être franchement étroites à nos yeux contemporains, qui font ressembler les parcelles à de longs rubans avec au fil du temps des constructions annexes en continuation de la maison, dans le fond, et ensuite  le long d’un des murs de séparation pour laisser un corridor pour rejoindre le bout. Vu d’en haut, l’espace résiduel tend à devenir une denrée franchement rare. Le phénomène de la densification de la ville est facile à constater dans la partie ancienne de Verneuil sur Avre dans la rue du Canon par exemple.      

. Les hauteurs des murs donnent beaucoup d’informations sur ceux qui habitent dans les murs.  Le mur est certainement le premier marqueur social dans l’histoire, avant même le bâtiment situé à l’intérieur dont en ville on n’aperçoit souvent que le toit. Plus il est haut et plus il dit qu’il y a un trésor à protéger à l’intérieur, de l’autre côté. On peut aussi tout autant penser que le vol était une activité trop fréquente pour être ignorée et que la nécessité de se protéger était un impératif de survie. La densité de l’habitat dans l’histoire ne suffit pas pourtant à expliquer cette confrontation de hauts murs. D’autres cultures, comme celles des Flamands prônaient au contraire l’ouverture des fenêtres à la vue pour montrer qu’on n’avait rien à cacher. 

Techniquement plus le mur est haut et plus il doit avoir une épaisseur lui permettant de se soutenir lui-même.  Il est alors un choix à faire, soit c’est un mur simple et donc pas très haut, soit ce mur devient une partie d’une construction, une façon naturelle de pousser à la construction derrière le mur. Entre les deux, une solution médiane est d’ajouter des contreforts.

Verneuil sur Avre, rue du Pont aux Chèvres 095

. Les multiples fonctions du mur. Elles sont toujours de séparer l’espace au sol selon que l’on est d’un côté ou de l’autre. Les cas les plus fréquents portent sur la distinction entre l’espace privé d’une parcelle privative et l’espace public de la rue auquel tous peuvent accéder. Le regard sur le mur va différer selon qu’il s’agit d’occulter toute perception de l’intérieur (question de la hauteur du mur), exprimer l‘appartenance à une époque (question de la légitimité historique), valoriser les matériaux anciens du mur (légitimité patrimoniale), faire preuve d’un savoir-faire régional (pierre de grison, modénature en brique, mur en bauge), traduire un métier (question de l’impact professionnel sur le paysage urbain), s’inscrire dans un paysage d’appartenance régionale (légitimité culturelle)…     

. Un vocabulaire spécifique. Intramuros, extramuros. Cette locution latine continue à être couramment employée pour preuve de la force d’impact d’un mur qui créé également une distinction forte selon que l’on est dans les murs (intramuros) ou hors les murs (extramuros). Parler de mur d’enceinte, de rempart, de tour de guet, d’attaque de l’ennemi suscitent toujours une vraie curiosité pour l’histoire médiévale qui parle si fortement à l’imaginaire. Le coût du foncier dépend directement de cette dualité et de la valeur patrimoniale du bien, avec cette conséquence que plus on est proche du centre, plus cher est le logement à acheter.

 

Verneuil sur Avre, l'Iton hors les murs, cottage 157

Le langage attractif du patrimoine. Des villes closes, comme Verneuil-sur-Avre, ont su conserver une partie significative de leur enceinte, avec leur parcellaire compliqué et la présence de vieilles maisons dont certaines à ossature bois  jouissent toujours d’un regard appréciateur de la part des personnes qui les découvrent. Les plus belles qui ont bénéficié de rénovation fine et qualitative font l’objet d’un véritable engouement. A nouveau, ces vieux murs de maison se sentent l’objet de tous les soins de leurs nouveaux propriétaires amoureux et défenseurs du patrimoine ;  ceux-là même parfois qui avaient quitté la ville pour trouver de l’espace à la campagne, sans murs visibles autres que les leurs, et qui reviennent dans la vieille ville pour retrouver le pouls de l’histoire, une histoire qui a commencé plus de 900 ans avant....

Dans le vignoble, le clos de mur est toujours signe d’une qualité spécifique de la parcelle, de sa terre de son exposition, de son histoire et de l’engagement  de ses nombreux propriétaires qui ont eu à charge de le faire fructifier pour le transmettre aux générations futures. Il en va de même en ville. Un mur qui parle, qui a une réelle force de caractère ou quelque chose qui fait sa différence sera plus remarqué qu’un autre, avec cette particularité que la ville n’a pas de « mur protégé » au titre des Monuments historiques.  

  Verneuil sur Avre, destruction avant reconstruction, Moulin, Iton 155 

. L’histoire est aussi celle des destructions des murs et pas seulement toujours celle des constructions, des rénovations, ou du toujours plus. Il est frappant de  voir par exemple combien cette ville-frontière a suscité de mesures parfois radicales de la part de ses décideurs, selon qu’elle a été anglaise ou française. Citons le château médiéval (XIIe) proche de la Tour Grise détruit sur décision de Louis XIII au XVIIe siècle. Une bonne partie des remparts au XVIIIe   fut arasée ainsi que les églises Saint-Jacques et Saint-Pierre qui furent détruites à la Révolution comme un certain nombre de biens du Clergé et les pierres bradées à des récupérateurs, comme ce  fut le cas par exemple à L’Abbaye de Bon Port qui fut vendue comme bien national. Une partie des pierres du cloître fut ainsi cédée comme matériau de base.     

. Le mur n’a pas de fidélité propre. Il a en effet cette faculté très forte de nous faire percevoir les retournements de situation. On se rend compte ainsi  que l’ennemi d’hier n’est plus celui du lendemain. Cette fameuse Tour Grise édifiée sur ordre de Philippe-Auguste en 1204, qui est devenue l’un des deux symboles de la ville, avec la Tour Madeleine construite à côté de l’église, a permis aussi en réalité de surveiller l’ennemi éventuel de l’intérieur, c’est-à-dire les habitants eux-mêmes jugés peu fiables aux yeux du roi de France. 

Verneuil sur Avre, rue des Tanneries, Clôture au lilas 110 

 Quand le mur redevient pierre. La destruction volontaires des murs, leur inadaptation au changement continu et l’usure du temps sont les trois causes majeures du changement où mur de pierres, ceux-ci redeviennent pierres au service d’autres murs dans le meilleur des cas ou de rien du tout le plus fréquemment. Les périodes révolutionnaires sont dures aux murs, qui redeviennent des tas de pierres. Leur cycle de retour à l’usage offre un grand avantage par rapport à la pierre à façonner : celles qui sont ainsi récupérées sont déjà taillées. Elles sont pour ainsi dire prêtes à l’emploi, pour combler des trous, boucher des fenêtres ou des portes, élever des petits murets de rien… Un nouveau cycle commence et l’histoire se poursuit, avec aussi le remplacment de la pierre par d'autres matériaux…    

 

Pour suivre le chemin

. Les photos qui illustrent ce billet ont été presque toutes prises dans le quartier de la Madeleine.  

. Retrouver la carte très précise de Verneuil sur Avre http://www.normandie-sud-tourisme.fr/wp-content/uploads/2013/09/Plan-de-verneuil.pdf  

. Il existe aussi une plaquette qui donne beaucoup d’informations utiles sur « Verneuil-sur-Avre, Circuit historique, Circuits des fossés, Balades au fil de l’eau, du bois et des pierres », Office de Tourisme du pays d’Avre d’Eure et d’Iton, 129 place de la Madeleine, 27130 place de la Madeleine, 27130 Verneuil-sur-Avre, 02 32 32 17 17, www.tourisme-avre-eure-iton.fr 

. Aller vous balader à Verneuil sur Avre, avec en particulier « Les Amis de Bernay » et Pierre Durand http://amis-de-bernay.pagesperso-orange.fr/03sortiesept2011verneuilavreville.html et http://pierre-durand.over-blog.com/ avec une analyse fine du rôle important de l’eau de l’Iton, un ruisseau à l’eau vive qui traverse la ville pour rejoindre la rivière l’Avre, celle de Verneuil sur Avre…

. Lire aussi une très bonne étude résumée de l’histoire forcément compliquée de la cité de Verneuil sur Avre, ville neuve du XIIe siècle  sur http://www.patrimoine-normand.com/index-fiche-29856.html

. Feuilleter « Le guide des 100 Plus Beaux Détours de 2014 » qui vient de sortir. C’est toujours intéressant,  à voir sur http://www.plusbeauxdetours.com/association/plus-beaux-detours.html On y découvre par exemple que les trois bourgs étaient eux-mêmes entourés de murailles intérieures, sans compter les nombreux bras de l‘Iton à franchir.

. Photos Elisabeth Poulain prises lors d’une balade très intéressante, organisée par  Pierre et Françoise Durand pour un petit groupe d’admirateurs du Patrimoine. A retrouver dans l'album-photos "Eure-Villes".

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L'Abbaye de Bon Port, en son parc, au bord de l'Eure, au Pont de l'Arche

25 Juillet 2013, 16:53pm

Publié par Elisabeth Poulain

 

Ici à Bon Port, quand on entre dans le parc, ce qu’on perçoit en premier, c’est la force du lieu, une force qui vient aussi de l’attente qui nous est venue à longer le long mur qui ceinture  le domaine que nous avons suivi le long de la route. C’est à l’endroit où s’arrête le mur dans une montée qu’il faut arrêter la voiture dans  la prairie dont l’herbe vient d’être fauchée à l’intention des visiteurs. L’entrée se fait à pied, en passant la grille ouverte, au milieu des arbres de la forêt dense qui entoure le long bâtiment conventuel que nous apercevons au loin, comme en brillance dans son écrin de verdure. 

Abbaye-Bon-Port-Porte-de-Sortie- 469

C’est d’abord la luxuriance de la nature qui frappe. Il est vrai que nous sommes en Normandie, dans l'Eure. Les jardiniers viennent  de passer la tondeuse pour dégager l’allée d’entrée qui passe d’abord au milieu des arbres, puis traverse en oblique la très grande pelouse, qui entoure deux des côtés de l’abbaye. Nous la suivons sans hâte, tant il y a de beauté à voir et d’abord ces très grands arbres à admirer, comme ancrés dans une très grande terrasse, qui domine l’Eure en bas du mur. Il y a en particulier un hêtre pourpre, un sujet magnifique, d’une hauteur égale  à son ampleur. 

 Abbaye-Bon-Port-Avancée dans Forêt- 234

Nos pas nous conduisent à l’entrée actuelle de l'abbaye située au point de rencontre entre le long bâtiment perpendiculaire à la rivière et un plus petit en avancée transversale qui en marque la fin vers la gauche. Le premier était affecté au logement des moines du XIIe au XVIIIe siècle. Le petit bâtiment transversal était la sacristie de l’abbaye. Il fait office maintenant de cuisine et remplit si parfaitement ce rôle, qu’on ne peut que louer la faculté qu’ont eu des générations de propriétaires à choisir les bons endroits et en tout premier lieu les moines de l’Ordre de Cîteaux.


Née au XIIe siècle en 1189,  l’abbaye Notre-Dame de Bon Port est indissolublement lié à Richard Cœur de Lion, qui en permit l’édification en lui attribuant de par sa volonté le statut d’abbaye royale. Celle-ci fut d’emblée placée sous la protection de Notre-Dame de Bon Port, avec des privilèges spéciaux complétés par les nombreuses immunités de l’Ordre ecclésiastique dont l’abbaye relevait. En 1244, le Pape Innocent IV accordait des indulgences à ceux qui se rendaient à l’église abbatiale, au cœur de l’abbaye. Beaucoup des grands noms de l’histoire de France sont liés à « Bon Port », au point qu’il n’était même plus besoin de parler de l’Abbaye, tant sa renommée était grande. De toutes celles qui portent ce nom, elle est indéniablement la plus célèbre.

Abbaye-Bon-Port-Découverte-Aile des Moines 242
   
Ici en ce lieu de grande histoire, tous les mots comptent. Ils indiquent un lieu privilégié à commencer par l’emplacement sur une colline boisée, avec la rivière de l’Eure bordant le mur d’enceinte en contre-bas, entouré de nombreuses terres alentour qui permettaient aux moines de dégager des rentes pour leur survie et le développement de l’abbaye. Bon Port illustre bien le choix qui a été fait, près de l’eau, non loin du village du « Pont de l’Arche » qui était en fait une véritable forteresse pour veiller ou interdire selon les époques le passage des soldats, des gens et des marchandises en amont de Bon Port sur la Seine. Preuve s’il en est que l’endroit était stratégiquement important au plan militaire qu’au plan économique puisque l’abbaye devait assurer en partie ou en totalité sa subsistance pour elle-même, les siens et ceux qui dépendaient d’elle. 

      
Les moines étaient encouragés en cela par l’Ordre cistercien qui fait du travail de mise en valeur de la terre un des fondements de l’engagement religieux chrétien et de son œuvre de civilisation.  Cette richesse de la terre fut sans conteste la constante de toute l’histoire de l’abbaye de Bon-Port.  Ici, on savait travailler le bois de la forêt, récolter le grain pour faire du pain, chasser dans les bois pour avoir du gibier... On y faisait pousser la vigne, on savait presser le raisin et attendre et que le vin se fasse. Outre ces activités liées à la terre, il y était fait commerce. Les moines étaient par exemple informés en temps et heures du passage en amont au pont de Mantes des navires marchands de vin.


    Abbaye-Bon-Port-Façade-Aile des Moines sur Cloître- 258 

Les bâtiments monastiques. Ils ont été principalement édifiés au XIIIe siècle. Ils furent tour à tour agrandis, complétés, laissés en l’état, restaurés, embellis, enrichis, agrandis, comme le
cloître qui date du XVIIIe siècle. Les raisons en étaient tout autant monastiques que séculières, pour agrémenter le confort jugé un peu rustique  par des grands noms de la noblesse. Le grand bâtiment perpendiculaire à l’Eure affecté aux moines fut doté d’une bibliothèque, d’un dortoir un peu plus confortable, en grande partie grâce à l’Abbé de
Polignac, ambassadeur en Pologne et qui tarda tant à y aller, qu’il fut envoyé en disgrâce en son abbaye de Bon Port par le roi Louis XIV...La teneur de la missive que signa le roi est la
suivante « Monsieur l’Abbé de Polignac, je vous écris cette lettre pour vous faire savoir que mon intention est que vous vous rendiez incessamment dans votre abbaye de Bon Port et que vous y demeuriez jusqu’à nouvel ordre ». Sa « retraite » dura quatre ans, pendant lesquels Melchior de Polignac aménagea les bâtiments de vie  de façon plus confortable et plus digne de son rang et se fit construire un pavillon pour lui juste à côté!  

Abbaye-Bon-Port-Cloître-Porte-Aile-aux Moines- 375-  

 La période révolutionnaire fut dure pour Bon Port. L’ensemble fut vendu comme bien national. L’église, le cloître, le bâtiment des convers, l’hôtellerie…furent détruits et les pierres utilisées comme matériaux de construction. La dimension monastique disparut. La fonction d’accueil traditionnellement dévolue aux communautés chrétiennes fut supprimée de facto. Restèrent les fonctions agricoles ; pourtant Bon Port devient moins qu’une ferme ; seuls certains de ses bâtiments furent utilisés comme  hangars agricoles. 

Abbaye-Bon-Port-Cuisine-Fenêtre-456


La glycine fleurit à nouveau sur le mur de façade de l’Abbaye de Bon Port. Depuis 1990, le domaine a été racheté. Les propriétaires s’emploient avec beaucoup de passion, de délicatesse et de ténacité à faire revivre ce grand lieu de l’histoire de France, grâce à une véritable et profonde stratégie de restauration de ce qui peut l’être.  C’est ainsi  que la sacristie est devenue la cuisine, l’entrée se fait à tout à côté. C’est un petit espace voûté à croisée d’ogives très accueillant. Une partie des pièces du bas a été restaurée et aménagée avec beaucoup de goût pour servir par exemple, le jour de notre découverte, à des expositions, avec un grand choix d’ambiances différentes à chaque fois. Les fenêtres donnent des deux côtés sur la grande pelouse à l’entrée et sur le cloître. C’était un espace intérieur fermé un peu en  hauteur dans l’axe est-ouest par l’église abbatiale dont il ne demeure que l’embase des piliers. Une porte située sur la façade interne permet de rejoindre le cloître, qui était un lieu de méditation.

Abbaye-Bon-Port-Escalier-Rampe-Fenêtres 379
 
L’Escalier d’Honneur. Il est à lui seul une des merveilles de l’ensemble bâti tant il éclate de lumière, de grâce et d’équilibre, taillé dans de la pierre blanche avec une  superbe rampe en fer forgé. Il permet d’accéder à ce qu’on appelait le dortoir des moines qui fut transformé au XVII en cellules. Au rez-de-chaussée en cet endroit de liaison entre les pièces du bas et l’escalier figurait le chauffoir. C’était, comme à Fontevraud, le seul endroit chauffé de l’abbaye. Il faut dire aussi qu’ici à Bon Port, il y avait les fours de la cuisine en-dessous dans le sous-sol. 

Abbaye-Bon-Port-Ier-Etage-Galerie- 383


Au premier étage, un grand espace unique parcourt l’aile tout du long, rythmé par des portes qui s’ouvrent sur les chambres. A ce niveau de largeur et de longueur, on saurait parler d’un « couloir ». Il est un formidable lieu d’exposition, avec une profondeur de vision impressionnante et … beaucoup de murs pour placer des tableaux pour les accrochages.  Outre sa porte donnant sur le grand espace commun intérieur, chaque chambre - une des cellules - est dotée de sa fenêtre qui s’ouvre sur la grande pelouse d'entrée, reliée à celle qui la précède et celle qui la suit par une porte dans la cloison mitoyenne.  Au fond du bâtiment, près de la forêt, une grande salle occupe toute la largeur. Elle est magnifiquement éclairée par des hautes fenêtres sur trois de ses côtés. C'est elle qui le bâtiment au sud.

Abbaye-Bon-Port-1er-Etage-Vue sur l'Eure- la Seine- 392
   

A l’autre extrémité,  se trouve la seule fenêtre par laquelle on peut apercevoir l’Eure et l’île en face. On devine la Seine dans le fond.  C’est en bas à cet endroit précis que se rattache l’histoire la plus célèbre de l’abbaye. C’est là que Richard Cœur de Lion, sauvé d’une noyade dans le fleuve avec son cheval, fit le vœu, s’il en sortait vivant, de faire bâtir une abbaye, qui prit le nom de « Bon Port » pour indiquer que c’était un bon endroit pour les navigateurs, un endroit béni de Dieu et choisi par un roi, le roi d’Angleterre connu pour son courage pendant les croisades. 

Abbaye-Bon-Port-Ier-Etage-Tourelle d'Angle-Entrée-393

Tout à côté de la fenêtre, une tourelle d’angle doit être  un des derniers vestiges d’une fonction de surveillance de la rivière.  Redescendons au rez-de-chaussée et cette fois-ci poursuivons notre chemin pour  atteindre ce qui devait une entrée dotée de nombreuses portes.   

    Abbaye-Bon-Port-Chai-Cellier-Voûtes- 347
L’une de ces portes intérieures mène par un escalier en colimaçon au sous- sol, au pressoir qui fait office aussi de chai. Il est placé sous le bâtiment dont les bâtisseurs ont su exploiter la technique de la gravitation pour ne pas écraser le raisin, comme le permet la déclivité du terrain à l’approche de la rivière. L’endroit est fabuleux, avec ses voûtes basses, ses lourds poteaux, les barriques au fond et un énorme pressoir près d’un soupirail à pan incliné permettant de faire glisser le raisin apporté par « une besogne » - une grande barque à fond plat tiré par des chevaux de halage – directement par un soupirail dans le pressoir. Un petit escalier permet de sortir au plus près du mur d’enceinte. Une grande porte de l’abbaye est située à cet endroit très proche de l’Eure.  C'est la seule qui existait sur cette partie de la clôture de hauts murs sur ce côté proche de l'Eure. 

    Abbaye-Bon-Port-Face-Ouest-Réfectoire-Cuisine-358

En poursuivant notre tour cette fois-ci à l’extérieur de l'abbaye elle-même dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en quittant la face nord pour aller vers le sud en passant par l’Ouest, nous longeons le mur d’enceinte en restant à l’intérieur et nous arrivons dans un espace carré formé par un bâtiment perpendiculaire à étages  « la cuisine » .  L’endroit est très particulier, silencieux, comme en retrait de la vie, oublié, avec des cicatrices sur ses façades qui parlent autant qu’une très belle porte, ornée de piliers d’entrée sculptées…Elles disent beaucoup ; elles montrent comment les fonctionnalités changent au  fil du temps. Chaque cicatrice est à elle seule une histoire.  


    Abbaye-Bon-Port-Cuisine-Voûtes-303-copie-1

Voici le cloître qui s’approche. Il suffit de tourner encore à angle droit. En très peu de distance, le cloître se profile avec ses deux côtés restant.  L’endroit est très ensoleillé. Il règne ici  beaucoup de grâce et de délicatesse. Notre hôtesse, la dame des lieux nous fait descendre quelques marches pour admirer les grands fours des anciennes cuisines, celles dont nous avons déjà évoqué la si précieuse chaleur dans le chauffoir. L’endroit est impressionnant. On se croirait « revenu » plusieurs siècles en arrière. Quelques marches à remonter, quelques mètres à faire le long du mur extérieur, à nouveaux quelques marches à
descendre, et voici le lieu le plus emblématique de l’abbaye. 


    Abbaye-Bon-Port-Réfectoire- Grand-Soleil-269

La grande salle du réfectoire des moines, se déploie sous nos yeux en contre-bas par rapport au niveau du cloître. On est ici réellement dans un lieu extraordinaire, une grande salle qui a tout d’une chapelle élancée avec des fenêtres nombreuses et ajourées qui ont pour particularité pour celles de droite (vers l’Est) d’être très rapprochées de l’Aile des Moines et pour celles de gauche (vers l’Ouest) de s’ouvrir sur le grand air et l’immensité du ciel. L’absence de vitrail - il y a bien eu- ou de verre de nos jours pour certaines font que l’endroit est colonisé par les oiseaux. C’est une salle qui a subi les assauts du temps, c’est pourtant aussi un lieu très fort, qui aurait pu être une chapelle tant les points communs sont nombreux, si ce n’est la taille qui est peut-être plus réduite que celles de l’église qui a été détruite. Cette salle rappelle que manger est un don de Dieu. Le repas commençait par une prière, le Bénédicité, par laquelle les moines remerciaient Dieu  pour le pain quotidien et en appelaient à sa bienveillance pour en procurer à ceux qui n’en ont pas.
  
    Abbaye-Bon-Port-Aile des Moines- 240

Après avoir découvert l’abbaye, il  nous reste à repartir sur nos pas, les yeux emplis de beauté et de paix, avec l’idée qu’une autre fois nous reviendrons voir le site d'en bas, de l’Eure, au plus près de l’eau, dans les pas de Richard.  


 Pour suivre le chemin

.   Aller visiter l’Abbaye et trouver avant toutes  les informations sur http://www.abbayedebonport.com/ avec une très belle
vue aérienne et une bonne sélection de photos présentées en diaporama, 27340 Pont de l'Arche, 02 35 02 19 42 et contact@abbayedebonport.com
  

Voir ce qu’en dit Wikipedia http://fr.wikipedia.org/wiki/Abbaye_Notre-Dame_de_Bonport 


. Lire également le livret de qualité "Abbayes normande, Un autre regard" qui a été édité pour fêter le 11e centenaire de la Normandie, 911-2011", "Happy Birtday Normandie", à retrouver sur www.abbayes-nromandes.com


    Abbaye-Bon-Port-Clair-obscur-Bois d'Entrée 230

. Lire les données de base d’une abbaye cistercienne sur      http://architecture.relig.free.fr/glossaire.htm#C   


. Découvrir le passionnant extrait du cartulaire de l’Abbaye royale de Notre-Dame de Bon Port de l’Ordre de Cîteaux au Diocèse d’Evreux par J. Andrieux, Fonds de Charles Minot, 1828, MDCCCLXII, de la Bibliothèque du Harvard Collège, numérisé par Google      http://books.google.fr/books?id=t0QoAAAAYAAJ&printsec=frontcover&dq=bonport&hl=fr&ei=XdGbTM_iAdjNjAfYrMTpCQ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=10&ved=0CFgQ6AEwCQ#v=onepage&q&f=false


. C'est dedans que j'ai trouvé mention des murs de l'abbaye, aini que la citation de Louis XIV qui m'a bien amusée.   


. Sur Pont de l’Arche et l’Abbaye de Bon Port, voir un blog intéressant d’un historien http://pontdelarche.over-blog.com/article-abbaye-de-bonport-representation-de-1696-78046300.html où se trouve un joli dessin à la plume et à l’aquarelle attribué à Louis Boudan en 1696.


. Un dessin à la plume de 1816 se trouve sur le site du Petit Céphalophore http://lepetitcephalophore.blogspot.fr/2011_06_01_archive.html

Abbaye-Bon-Port-1er-Etage-celles-Moines-Perspective- 401


. Photos Elisabeth Poulain prises le jour de notre visite le 25 mai 2013 lors du 3e forum "Association patrimoine(s)", à retrouver dans l'album-photos " Eure-Patrimoine3"  


 

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